Page:Fiel - Le fils du banquier, 1931.djvu/49

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— Allons, à demain, bonsoir la compagnie…

Quand elle fut hors du logement, Gérard s’écria :

— Quelles sont ces mœurs nouvelles ?… Devrons-nous appeler « Madame » notre femme de ménage ?

— Je crois que c’est la mode dans ce quartier, répondit l’ancien banquier en souriant… Quand le concierge me l‘a amenée, il me l’a présentée en me signifiant : « Voici Mme Wame, une personne qui a droit à des égards ».

— Ah ! bon… s’exclama Gérard en riant.

— Puis, quand j’ai demandé à cette brave femme son prénom, je suppose qu’elle n’a pas compris, car elle m’a répondu : « On m’appelle Mme Wame » ; je n’ai pas insisté…

Gérard n’objecta plus rien. D’autres horizons se levaient à ses yeux. Il pressentait toute une foule inconnue de lui. Dans son esprit, il l’avait étiquetée « les modestes » sans savoir ce qu’elle pensait et ce qu’elle valait. Maintenant, il prenait contact avec cette foule. En somme, il ne connaissait qu’un monde : le sien.

Mais la réalité l’accapara sans lui permettre de réfléchir plus avant. Il fallait rouler la table près de M. Manaut et lui poser tous les aliments à portée de la main. Triste service qu’effectuait avec tant de componction tranquille l’ancien valet de chambre, mais que Gérard avait du mal à s’assimiler. Puis, le repas terminé, tout fut à ranger dans la cuisine minuscule.

Enfin, M. Manaut demanda à s’étendre dans son lit et Gérard poussa la chaise longue, qui n’était qu’un lit pliant, dans la chambre à coucher. Il fit la toilette de nuit de son père, et glissa et déroula les couvertures comme il lui fut indiqué.

M. Manaut, déjà rompu à ce manège, n’y voyait rien de tragique. Pour lui, la pensée l’emportait toujours au-dessus des contingences. Mais il n’en était pas de même pour Gérard.

Plus d’une fois, il sentit des pleurs mouiller sa paupière, mais il les refoula, voulant au contraire faire parade de courage.

Etait-il possible que tout manquât à la fois : la santé comme la fortune, les bons domestiques comme la nourriture fine, dont on aurait eu si grand besoin !

Tout avait craqué d’un seul coup, sans un vestige du passé, comme si soudainement une baguette magique eût anéanti tout ce qui existait la veille.