Page:Fierens-Gevaert, La renaissance septentrionale - 1905.djvu/222

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174 grands peintres enfin : toscans, vénitiens, ombriens septentrionaux et méridionaux, qui se rattachent par leurs œuvres, bien mieux encore que par les récits de Vasari, au génie de l’immortel flamand ? Jean Van Eyck domine la première Renaissance septentrionale; il en est l’aboutissement, le point culminant. L’effort des maîtres de la cour de Valois, de Bourges, de Dijon, des imagiers, peintres et enlumineurs de Flandre, la poussée internationale du XIV me siècle, le souffle nouveau de vie réelle qui entraînait l’art vers des formes plus humaines, les courants irrésistibles du siècle précédent qui détachaient la beauté de l’idéal gothique, aboutirent à son génie, se condensèrent en ses créations, se versèrent dans l'indivi- dualité de ce peintre unique comme de grands fleuves dans l’océan. Bien des œuvres dignes de foi étaient écloses pendant cette période d’évo- lution ; les merveilles des frères de Limbourg nous acheminent vers les découvertes des Van Eyck et sûrement Hubert fut, lui aussi, un initiateur et, si l'on veut, un prophète. Jean est le Messie. Scrutateur infatigable de la nature, il est l'un des Pères de la Renais- sance et de l'art moderne. Sa joie à observer et à surprendre la physiono- mie exacte des choses est inlassable, sa sûreté à la traduire infaillible. Il sentait que si l’art est quelque chose de très grand vis-à-vis de nous, comme le veut Ruskin, c’est aussi quelque chose de très humble vis-à-vis de la nature. Et il servait sa mission en s’absorbant dans son modèle, en le dominant « avec l'acuité de l'œil de l’aigle ». Il n'aimait que la nature calme, trouvant que tout mouvement violent est une gaucherie; et lui-même est resté timide devant les rares gestes de ses personnages. Il laissait à l'art futur la tâche de peindre les attitudes diverses du corps en les associant à une gamme plus variée, sinon plus riche, d’expressions humaines. Son génie avait accompli un suffisant miracle. Rien d'aussi parfaitement beau ne s’était vu jusque-là; et durant tout le XV me et tout le XVI m e siècle flamand on ne vit rien de comparable. Lorsque Memling voulut fixer les incertitudes de son tempérament éclectique, il interrogea la Madone Van der Paele ; mais égala-t -il le maître dans son doux et vaporeux chef-d’œuvre le Mariage mystique de sainte Catherine? Et si haut que soit Quentin Metsys, peut-on voir en lui l’une de ces cîmes vers ou s’aimantent les énergies et les ardeurs de toute une époque ? Nul, ai-je dit, n’égala la technique de Jean Van Eyck. Et nul n’égala sa conscience.