Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 3.djvu/190

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Il n’est aucun dessinateur qui voulût aujourd’hui se charger d’exécuter un portrait, sans avoir entre les mains la photographie du modèle. Combien de fois nous est-il arrivé, en demandant un dessin à l’habile artiste qui enrichit de portraits de savants ou d’inventeurs les Merveilles de la science, de le voir préférer, à la vue du personnage, son portrait photographique !

Ajoutons qu’une épreuve photographique donne l’aspect vrai du modèle ; cet auxiliaire est donc d’une grande utilité pour arrêter la main d’un artiste trop disposé à reproduire sans cesse le même type dont son crayon a pris l’habitude. Tous les portraits de Couture, de Dubuffe et de Winterhalter, tous les paysages de Diaz et de Corot, nous représentent la nature sous un même aspect, propre à l’esprit de chacun de ces artistes ; et, depuis trente ans, le caricaturiste Daumier refait chaque semaine, dans le Charivari, la même tête de bourgeois, incorrecte et hideuse. Il ne saurait en être ainsi avec la photographie prise pour guide ; il n’y aurait plus de manière en peinture, il n’y aurait que la vérité.

Si, comme moyen d’étude, la photographie est utile pour la représentation plastique du modèle vivant, elle est encore d’un grand secours pour l’étude des draperies, des vêtements et de tout l’accessoire obligé d’un tableau. Quelles difficultés n’éprouve pas un peintre à saisir les motifs si changeants des vêtements et des draperies, qui varient de situation, de forme et de rapports selon les mouvements du modèle, et qui, grâce à la photographie, peuvent être fixés en un moment dans une conformité absolue avec une pose donnée. Une fois ces draperies, ces accessoires, arrêtés dans leur spontanéité, l’artiste conserve ce type pour en faire un élément exact et rigoureux de la composition de son tableau.

Ainsi la photographie est un auxiliaire indispensable pour les études du peintre et celles du dessinateur. La chambre noire est un moyen nouveau qui est venu s’ajouter à ceux que les artistes possédaient déjà, un procédé de plus pour traduire matériellement l’impression que fait sur nous l’aspect de la nature. Jusqu’ici, l’artiste a eu à sa disposition le pinceau, le crayon, le burin, la surface lithographique ; il a de plus, maintenant, l’objectif de la chambre obscure. L’objectif est un instrument, comme le crayon ou le pinceau ; la photographie est un procédé, comme le dessin et la gravure ; car ce qui fait l’artiste, c’est le sentiment et non l’instrument. Tout homme heureusement et convenablement doué peut obtenir les mêmes effets avec l’un ou l’autre de ces procédés.

Aux personnes que cette assimilation pourrait surprendre, nous ferons remarquer qu’un photographe habile a toujours sa manière propre, tout aussi bien qu’un dessinateur ou un peintre ; de telle sorte qu’avec un peu d’habitude on reconnaît toujours, au premier coup d’œil, l’œuvre de tel ou tel opérateur. Bien plus, le caractère propre à l’esprit artistique de chaque nation, se décèle avec une singulière et frappante évidence, dans les œuvres sorties des différents pays. Vous devineriez d’une lieue un paysage photographique dû à un artiste anglais, à sa couleur froide, guindée et monotone, à la presque identité qu’elle présente avec une vignette anglaise. Jamais un photographe français ne pourra être confondu, sous ce rapport, avec un de ses confrères d’outre-Manche.

Nous ajouterons que l’individualité de chaque photographe demeure toujours reconnaissable dans son œuvre. Faites reproduire par différents opérateurs, un même site naturel ; demandez à différents artistes le portrait d’une même personne ; et aucune de ces œuvres, reproduisant pourtant un modèle identique, ne ressemblera à l’autre : dans chacune d’elles, tout ce que vous reconnaîtrez, c’est la manière, ou