Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 3.djvu/226

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« L’invasion des Tartares donna lieu, disent MM. Reinaud et Favé, chez les musulmans de l’Égypte et de la Syrie, à l’emploi d’un autre moyen qui joua un rôle important, et dont les traités arabes d’art militaire parlent assez au long. On sait que, dès la plus haute antiquité, les Indiens firent usage de substances ou de compositions incendiaires pour faire peur aux éléphants, qui composaient jadis dans l’Inde une partie principale des armées. Ces animaux effrayés répandaient le désordre autour d’eux, et quelquefois il n’en fallait pas davantage pour décider du sort d’une grande bataille. Ce moyen était si bien connu, que lorsque, après les conquêtes d’Alexandre, les éléphants figurèrent dans les armées occidentales, on l’employa chez les Romains. Les musulmans d’Égypte et de Syrie, vivement pressés par les armées de Houlagou, eurent recours à des moyens analogues pour effrayer les chevaux de l’armée ennemie, et même pour brûler les cavaliers. Des artificiers armés de massues à asperger étaient chargés de répandre la terreur et le trouble par le bruit qu’occasionnait la combustion, et par la menace de répandre une matière brûlante sur le cheval et le cavalier ; quelquefois les guerriers portaient sous l’aisselle des flacons de verre remplis de matières incendiaires qu’on lançait sur l’ennemi. Le bout du verre était enduit de soufre. Au moment voulu, on mettait le feu au soufre ; le flacon, en tombant, se brisait, et le cheval avec son cavalier étaient enveloppés de flammes. En même temps on imagina des vêtements imperméables pour garantir les chevaux consacrés à ce service. »

On lit le passage suivant dans le manuscrit arabe de la bibliothèque de Saint-Pétersbourg :

« Manière d’effrayer la cavalerie ennemie et de la faire fuir. — Ce procédé est de l’invention d’Alexandre. Tu revêtiras un bornous de poil, et tu y disposeras des clochettes avec du naphte. Voici comment. Tu prendras un cordon auquel tu attacheras des boutons faits d’étoupe ; ce bornous sera imbibé d’huile grasse depuis la tête jusqu’en bas. Au-dessus de la tête, tu placeras un bonnet de fer garni d’un khesmanat de feutre rouge, que tu arroseras de naphte. Tu prendras à la main une massue à asperger, remplie de colophane en poudre, de sésame, de carthame, de touz et de diverses espèces de graines à huile. Au feutre rouge arrosé de naphte et placé sur la tête, on ajoutera des fusées… Le cheval sera revêtu d’une manière analogue : une couverture de poil lui enveloppera la croupe, le poitrail, le cou et le reste du corps jusqu’au jarret. Il sera aussi chargé de fusées… Tu prendras une lance garnie des deux côtés de feutre rouge et de plusieurs fusées. L’étrier sera garni de quelque chose propre à produire un cliquetis, ou de grosses sonnettes. Le cavalier, en s’avançant, mettra le tout en mouvement. Tu marcheras, accompagné de deux hommes à pied, vêtus de noir, et portant des masses à asperger, telles qu’elles ont été décrites. Partout où tu te présenteras, l’ennemi prendra la fuite. Dix cavaliers ainsi équipés feraient fuir une troupe nombreuse. »

MM. Reynaud et Favé donnent, d’après le même manuscrit, d’autres détails sur ce procédé de guerre.

« Manière de couvrir le cheval et le cavalier. — On prend du feutre et l’on y applique une préparation protectrice ; puis ce feutre sert de doublure (ou de revêtement extérieur) à la chemise (ou cotte) et aux couvertures (ou caparaçons). Cette préparation se compose de vinaigre de vin, d’argile rouge, de talc dissous, de colle de poisson et de sandaraque. On a soin de bien mouiller la chemise, qui est de gros drap, avant d’y fixer les sonnettes ; on mouille aussi la doublure qui est appliquée sur le drap : cette doublure n’est pas autre chose que le feutre qui a reçu la préparation protectrice. Ce procédé est très-propre à effrayer l’ennemi, surtout lorsqu’il est employé pendant la nuit, car il donne une apparence formidable au groupe qui est ainsi revêtu ; en effet, l’ennemi ne se doute pas de ce qui est caché sous ce déguisement qui offre, pour ainsi dire, un objet d’une seule pièce. C’est une ressource précieuse pour quiconque veut recourir à ce stratagème. Mais, d’abord, il est indispensable de familiariser son cheval avec un équipement si étrange ; autrement, le cheval s’effaroucherait et renverserait son cavalier. Voici le moyen qu’on emploie : On bouche les oreilles du cheval avec du coton, on tient prêtes les fusées… avec les sonnettes, les massues et les lances : on fait détoner un petit madfaa sur le cheval, on fait fuser les fusées… ; ensuite on débouche les oreilles du cheval, l’une après l’autre. Cet essai se fait dans un lieu isolé, pour qu’on ne soit vu de personne. Même quand l’essai est terminé, on ne revêtira les chevaux du caparaçon que dans un lieu à part, et loin de tout regard. Étant ainsi habitués, si l’on veut s’avancer au combat, les chevaux savent où on les mène, et s’animent à l’attaque. S’ils sont poussés contre un corps d’armée, quel qu’il soit, ils le rompent. Mais il faut que, devant chaque cavalier, un homme marche à pied muni d’une massue à asperger. Ce fut le moyen le plus efficace qu’on employa pour repousser Houlagou. Les rois doivent entretenir dans leurs arsenaux ce qui est nécessaire pour en assurer l’effet, surtout contre les ennemis de la religion ; si quelques-uns ont négligé ce moyen, c’est qu’ils n’en ont pas connu la puissance. Quand le cavalier s’avance vers l’ennemi, les troupes doivent marcher derrière lui :