Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 3.djvu/730

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« Les fragments de roches qu’elle a employés à cet usage, faisant obstacle au flot qui se retire, le divisent en rapides courants, qui, comme autant de petits bassins de chasse, entraînent la fange au large.

« Mais, en même temps qu’ils purgent le sol, ces fragments irrégulièrement dressés les uns à côté des autres, et se servant mutuellement d’appui, forment dans leur ensemble une foule de cavernes anfractueuses dont les voûtes se couvrent d’huîtres dans d’incroyables proportions. Les agents de l’administration de la marine ont pu en compter, en moyenne, 600 par mètre carré, la plupart ayant déjà une taille marchande. Or, la surface en exploitation étant aujourd’hui de 630 000 mètres, il en résulte que le nombre des sujets fixés sur cette plage, jadis inculte et dépeuplée, est déjà de 378 millions, ce qui représente une valeur de 6 à 8 millions de francs.

« Il est rare qu’un bien se manifeste dans l’ordre naturel sans avoir une heureuse conséquence dans l’ordre moral. Aussi, pour exploiter avec plus de fruit ces richesses produites, les détenteurs de parcs de l’île de Ré se sont organisés en plusieurs communautés qui nomment des délégués pour les représenter auprès de l’Administration de la marine, et des gardes-jurés pour surveiller la récolte commune.

« Ils votent un impôt pour subvenir à toutes les dépenses, et se réunissent en assemblée générale pour délibérer sur les intérêts de leur industrie. Ces modestes ouvriers, guidés par une idée abstraite de la science, sont donc parvenus à relever leur propre condition.

« L’Océan n’a pas été seul le théâtre d’essais de repeuplement par la création d’huîtrières artificielles. Déjà l’année dernière près de cinq cent mille huîtres, prises par M. Coste sur les côtes d’Angleterre et embarquées sur le Chamois, ont été immergées, soit sur l’étang de Thau, soit dans la rade de Toulon.

« L’opération faite, un peu plus tard, avec des sujets fatigués par la traversée et le transport, ne pouvait pas donner de bien grands résultats. Cependant ce qui a été obtenu à Toulon fait concevoir pour l’avenir les plus grandes espérances.

« Là, comme dans l’Océan, il sera possible de créer des centres de production et d’y recueillir les fruits à l’aide d’appareils collecteurs. Un fragment de clayonnage pris sur l’huîtrière artificielle de la rade de Toulon, près du village de la Seyne, établie depuis huit mois à peine, est, comme peut le voir la Société, aussi riche en jeunes sujets, que les collecteurs retirés de la baie de Saint-Brieuc, d’Arcachon, de l’île de Ré. »

Ces nouvelles créations excitèrent à l’étranger le plus vif intérêt. Des savants distingués, M. Van Beneden, de Louvain, et M, Eschrickt, de Copenhague, furent envoyés en France, par leurs gouvernements respectifs, pour étudier le procédé d’ostréiculture mis en œuvre chez nous, et pour en faire l’application aux côtes de la Belgique et du Danemark. On espérait parvenir ainsi à exploiter, non-seulement les profondeurs de la mer dans les régions qui ne se découvrent jamais, mais encore les terrains qui sont émergents à la marée basse, et sur lesquels on peut donner des soins au coquillage, comme on en donne dans nos jardins aux fruits des espaliers. La nouvelle industrie, en se développant rapidement, promettait de faire des centres de production active d’une foule de lieux autrefois déserts ou mal habités.

Un an auparavant, c’est-à-dire en 1862, M. Coste, entretenant l’Académie des sciences de la transformation des terrains émergents en champs producteurs de coquillages, faisait remarquer l’importance et la grandeur de cette création du génie scientifique et industriel de notre temps. Le savant académicien disait, par un de ces rapprochements familiers à son heureuse imagination, que la culture des champs sous-marins où l’on élève les coquillages, doit être un jour plus simple, plus économique et plus lucrative que celle de la terre elle-même, car elle sera établie sur des vasières improductives, sur des rivages stériles.

« Cette industrie, disait M. Coste, appelle au bénéfice de la propriété un grand nombre de cultivateurs d’une nouvelle espèce… Plusieurs milliers d’habitants de l’île de Ré, dirigés dans leurs travaux par M. Tayeau, commissaire de la marine, par M. le docteur Kemmerer, sont occupés depuis quatre ans à purger leur plage boueuse des sédiments qui la vouaient à la stérilité, et à mesure qu’ils couvrent leurs fonds nettoyés d’appareils collecteurs, la semence amenée du large par les courants, mêlée à celle des sujets reproducteurs importés ou nés sur place, se dépose sur ces appareils avec une telle profusion que l’administration locale y compte en moyenne, au minimum, 72 millions d’huî-