Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 3.djvu/747

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industrie, mettant à la disposition de chacun un aliment éminemment réparateur et salubre, auront pour résultat d’augmenter, dans une proportion sensible, pour les classes laborieuses, les moyens d’alimentation, c’est-à-dire les sources véritables de la force et de la santé.

Une dernière considération terminera le sujet, que nous venons de traiter.

On s’est trop habitué à renfermer la question de la pisciculture dans le simple fait de l’éclosion artificielle du poisson. La question est infiniment plus complexe. Pour assurer le repeuplement de nos cours d’eau, il faut encore résoudre toute une série de problèmes, qui sont à la fois du ressort de l’histoire naturelle appliquée et de l’administration. Ce n’est que par la solution de toutes ces difficultés partielles, que l’on arrivera à créer et à multiplier au sein de nos fleuves et rivières, ce précieux moyen d’alimentation publique, qui tend à en disparaître de jour en jour. C’est cette pensée que M. Baude a développée dans un article publié le 15 janvier 1861 dans la Revue des Deux-Mondes.

Sortant de la donnée étroite qui a trop prévalu ici en ce qui concerne le repeuplement de nos cours d’eau, l’auteur aborde les questions diverses et multiples, les entreprises nouvelles dans lesquelles il faut entrer pour faire profiter la société des nouvelles découvertes de la science.

« La pisciculture, dit M. Baude, est l’art de multiplier les poissons comme l’agriculture est l’art de multiplier les fruits de la terre ; elle doit donc comprendre de même l’ensemencement, l’éclosion et le développement des germes jusqu’à la maturité ; la pêche est la récolte. Voir toute la pisciculture dans le frai et l’éclosion des œufs de poisson, ce serait tenir l’éducation du cheval pour achevée dans la saillie et le part de la jument. Le pêcheur Remy n’est point tombé dans cette erreur : il prétendait repeupler des cours d’eau épuisés, rien de plus, et il l’a fait, son imagination n’a point égaré son bon sens. Imitons-le, et prenons les ateliers d’éclosion pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire pour d’excellents instruments de translation des espèces en des eaux auxquelles elles sont étrangères. L’atelier de Huningue suffit jusqu’à présent à cette destination : il distribue avec une générosité intelligente les meilleures espèces pour l’ensemencement, et les procédés de fécondation qu’il emploie ont, entre autres mérites, celui de se prêter à des applications faciles, ce qui assure à l’atelier de Huningue des succursales dans toutes les localités où elles seront nécessaires. La translation opérée, le succès du premier ensemencement garanti, on cessera de recourir au frai artificiel : le frai naturel devra être préféré ; mais le frai est peu de chose, si l’on ne pourvoit à la nourriture du poisson ; puis, la nourriture assurée, il reste à créer une police qui protège le poisson contre les nombreuses causes de destruction dont l’environnent la malice et la maladresse des hommes. »

Toutes ces questions ont encore été à peine abordées ; aucun renseignement préalable n’avait garanti les expérimentateurs contre des déceptions qui n’ont pas manqué de se produire, et qui ont pu jeter quelquefois un jour défavorable sur une industrie appelée pourtant au plus sérieux avenir.

M. Baude établit en ces termes l’ensemble des expériences et des études que comporte et qu’exige la pisciculture, prise à ce point de vue élevé.

« Considérée dans ses rapports les plus étendus, la pisciculture a pour but de convertir en substances appropriées aux besoins de l’homme des matières dont les unes seraient complétement perdues pour lui, et dont les autres acquièrent dans cette transformation un sensible accroissement de valeur. On voit quel vaste champ d’études et d’expériences elle ouvre à l’histoire naturelle et à l’économie publique et privée. Nous avons à rechercher quels sont les besoins et les conditions de développement des bonnes espèces de poissons ; quels végétaux, quels insectes, quels poissons subalternes, sont les meilleurs à propager pour les alimenter ; quelles sont, après l’accroissement de la pâture disponible, les espèces voraces sans profit à écarter du partage, ou même à condamner. Ce cadre comprend toute la botanique et toute la zoologie des eaux. En prenant pour point de départ les travaux des naturalistes qui ont écrit et classé les espèces, il s’agit aujourd’hui de pénétrer les aptitudes, les besoins, les instincts, les mœurs de chacune d’entre elles, et les recherches, qui s’enfermaient jusqu’ici dans le cabinet ou le laboratoire du savant, doivent se transporter au grand air, sur les fleuves, les lacs, les étangs. Le livre de la nature est ouvert devant les ignorants comme devant les doctes ; tout le monde