Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 5.djvu/700

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Fig. 533. — La nacelle du Zénith.


délesté, imperméable comme il l’était, et très chaud, a remonté encore une fois dans les hautes régions.

« À trois heures environ, je rouvre les yeux, je me sens étourdi, affaissé, mais mon esprit se ranime. Le ballon descend avec une vitesse effrayante, la nacelle est balancée avec violence et décrit de grandes oscillations ; je me trouve sur mes genoux et je tire Sivel par le bras, ainsi que Crocé.

« Sivel ! Crocé ! m’écriai-je, réveillez-vous ! »

« Mes deux compagnons étaient accroupis dans la nacelle, la tête cachée sous leurs manteaux. Je rassemble mes forces et j’essaye de les soulever. Sivel avait la figure noire, les yeux ternes, la bouche béante et remplie de sang ; Crocé-Spinelli avait les yeux fermés et la bouche ensanglantée.

« Vous dire ce qui se passa alors m’est impossible. Je ressentais un vent effroyable de bas en haut. Nous étions encore à 6 000 mètres d’altitude. Il y avait encore dans la nacelle deux sacs de lest que j’ai jetés. Bientôt la terre se rapproche. Je veux saisir mon couteau pour couper la cordelette de l’ancre : impossible de le retrouver ! J’étais comme fou, et je continuais à appeler : « Sivel ! Sivel ! »

« Par bonheur j’ai pu mettre la main sur un couteau et détacher l’ancre au moment voulu. Le choc à terre fut d’une violence extrême. Le ballon sembla s’aplatir, et je crus qu’il allait rester en place ; mais le vent était violent et l’entraîna ; l’ancre ne mordait pas et la nacelle glissait à plat sur les champs.

« Les corps de mes malheureux amis étaient cahotés çà et là, et je croyais à tout moment qu’ils allaient tomber de la nacelle. Cependant j’ai pu saisir la corde de la soupape, et le ballon n’a pas tardé à se vider, puis à s’éventrer contre un arbre. Il était quatre heures.

« En mettant pied à terre, j’ai été saisi d’une surexcitation fébrile violente, et bientôt je me suis affaissé en devenant livide ; j’ai cru que j’allais rejoindre mes amis dans l’autre monde. Cependant je me remis peu à peu.

« J’ai été auprès de mes malheureux compagnons, qui étaient déjà froids et crispés. J’ai fait porter leurs corps à l’abri dans une grange voisine ! Les sanglots m’étouffaient et m’étouffent encore !

« Je suis à Ciron, près Le Blanc (Indre), où j’ai trouvé l’hospitalité la plus parfaite.

« J’ai eu la fièvre toute la nuit ; je n’ai pas encore pu manger quoi que ce soit et je suis bien faible.

« Je vous embrasse.

« Gaston Tissandier. »