Page:Filion - À deux, 1937.djvu/134

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
— 132 —

— Assieds-toi, dit l’homme en passant la main sur son front. Je ne serai pas long.

— Tu es jeune, bouillant, tu sais par expérience ce que signifie pour un être de notre tempérament : aimer. À ton âge, j’étais follement épris d’une jeune fille que son père me refusait, parce que, l’aîné d’une nombreuse famille, comme toutes nos familles canadiennes, j’étais établi sur une terre qui n’était pas claire. Mon père avait dû emprunter une certaine somme d’argent pour me la céder, et j’avais de la sorte des rentes à payer. J’avais ma force, ma santé, mon amour, et je me faisais fort de lui prouver que toutes ces qualités valaient mieux pour le bonheur, la bonne entente d’un ménage, que l’argent. Le bonhomme n’a jamais voulu se laisser fléchir. Pendant trois ans, j’ai attendu. Sais-tu ce que durent trois années dans la vie d’un homme jeune qui aime avec toute la fougue de son être ? À force de travail et d’économie, j’avais réussi à baisser sensiblement la dette de mon bien. Au bout de ce temps, je renouvelai ma demande. Inutile, de nouveau, j’ai été repoussé, cette fois je me suis dit : « C’est fini ». Je chercherai ailleurs. Je n’ignorais pas qu’il y avait au village une jeune fille qui m’aimait éperdument. Je la connaissais de vue, physiquement elle était aussi bien que l’autre, elle n’apportait aucune dot ; et ce qui était pire, elle n’avait jamais fait battre mon cœur. L’admiration qu’elle me témoignait, n’avait jamais été plus pour moi, qu’une satisfaction d’amour propre. Par orgueil froissé, par lassitude d’attendre, je me décidai à l’é-