Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 1.djvu/262

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plaît. Tu es sublime. Je te savais bonne, excellente, mais je ne te savais pas si grande. Je te le répète : tu m’humilies, par la comparaison que je fais de toi à moi. Sais-tu que tu me dis des choses dures ? — et ce qu’il y a de pire, c’est que c’est moi qui les ai provoquées. Tu me rends donc la pareille ; c’est une représaille. Ce que je veux de toi ? Je n’en sais rien. Mais, ce que je veux moi, c’est t’aimer, t’aimer mille fois plus. Oh ! si tu pouvais lire dans mon cœur, tu verrais la place où je t’ai mise ! Je vois que tu souffres plus que tu ne l’avoues ; tu t’es guindée pour écrire cette lettre. N’est-ce pas que tu as bien pleuré avant ? Elle est brisée ; on y sent une lassitude de chagrin et comme l’écho affaibli d’une voix qui a sangloté. Avoue-le ; dis-moi de suite que tu étais dans un mauvais jour, que c’est parce que ma lettre t’avait manqué. Sois franche ; ne fais pas la fière ; ne fais pas comme j’ai trop fait. Ne retiens pas tes larmes ; ça vous retombe sur le cœur, vois-tu, et ça y fait des trous profonds. J’ai une pensée qu’il faut que je te dise : je suis sûr que tu me crois égoïste. Tu t’en affliges et tu en es convaincue. Est-ce parce que j’en ai l’air ? Là-dessus, tu sais, chacun s’illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d’autres. Qui sait ? Et puis c’est encore là un mot qu on jette à la tête de son voisin sans savoir ce qu’on veut dire. Qui ne l’est pas, égoïste, d’une façon plus ou moins large ? Depuis le crétin qui ne donnerait pas un sou pour racheter le genre humain, jusqu’à celui qui se jette sous la glace pour sauver un inconnu, est-ce que tous, tant que nous sommes, nous ne cherchons pas suivant