Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 5.djvu/78

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72 CORRESPONDANCE Ce souvenir-là ne me quitte pas. II n'est point de jour, et j’ose dire presque point d’heure où je ne songe a lui. Je connais, maintenant, ce qu'on est convenu d'appeler «les hommes les plus intelli- gents de fïoquem Je les toise ai sa mesure et les · trouve mé iocres en comparaison. Je n’ai ressenti aupres d’aucun d'eux l’éblouissement que ton frere me causait. Quels voyages il m’a fait faire dans lc bleu, celui-làl et comme je l'aimaisl Je crois même que je n'ai aimé personne (homme ou femme) comme lui. J°ai eu, lorsqu'il s’est marié, un chagrin de jalousie tres profond; ç'a été une rupture, un arrachement! Pour moi il est mort deux fois et je porte sa pensée constamment comme une amulette, comme une chose particu- liere et intime. Combien de fois dans les lassitudes de mon travail, au théâtre, a Paris, endant un entr’acte, ou seul à Croisset au coin dl; feu, dans les longues soirées d'hiver, je me reporte vers lui, je le revois et je l’entendsl Je me rappelle, avec délices et mélancolie tout à la fois, nos inter- minables conversations mêlées de bouffonneries et de métaphysique, nos lectures, nos rêves et nos aspirations si hautes l Si je vaux quelque chose, c'est sans doute ai cause de cela. J 'ai conservé pour ce passé un grand respect; nous étions tres beaux; je n ai pas voulu déchoir. Je vous revois tous dans votre maison de la Grande-Rue, quand vous vous promeniez en plein soleil sur la terrasse, ai côté de la voliere. J’arrivais et le rire du « Garçon » éclatait, etc. Combien il me serait doux de causer de tout cela avec toi, ma chere Laurel Nous avons été bien longtemps sans nous revoir.