Page:Flaubert - Salammbô.djvu/228

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Barbares qui venait rôder sous le retranchement, dans les tas d’immondices ; on l’assommait avec une pierre, et, s’aidant des courroies du bouclier, on descendait le long des palissades, puis, sans rien dire, on le mangeait. Parfois d’horribles aboiements s’élevaient, et l’homme ne remontait plus. Dans la quatrième dilochie de la douzième syntagme, trois phalangites, en se disputant un rat, se tuèrent à coups de couteau.

Tous regrettaient leurs familles, leurs maisons : les pauvres, leurs cabanes en forme de ruche, avec des coquilles au seuil des portes, un filet suspendu, et les patriciens, leurs grandes salles emplies de ténèbres bleuâtres, quand, à l’heure la plus molle du jour, ils se reposaient, écoutant le bruit vague des rues mêlé au frémissement des feuilles qui s’agitaient dans leurs jardins ; et, pour mieux descendre dans cette pensée, afin d’en jouir davantage, ils entre-fermaient les paupières ; la secousse d’une blessure les réveillait. A chaque minute, c’était un engagement, une alerte nouvelle ; les tours brûlaient, les Mangeurs de choses immondes sautaient aux palissades ; avec des haches, on leur abattait les mains ; d’autres accouraient ; une pluie de fer tombait sur les tentes. On éleva des galeries en claies de jonc pour se garantir des projectiles. Les Carthaginois s’y enfermèrent ; ils n’en bougeaient plus.

Tous les jours, le soleil qui tournait sur la colline, abandonnant, dès les premières heures, le fond de la gorge, les laissait dans l’ombre. En face et par-derrière, les pentes grises du terrain remontaient, couvertes de cailloux tachetés d’un rare lichen, et, sur leurs têtes, le ciel, continuellement