Page:Flaubert - Salammbô.djvu/331

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bord de la plate-forme ; et, emportée par la charge de son timon, elle tomba, fracassant sous elle les étages inférieurs. Les soldats, debout sur les portes, glissèrent dans l’abîme, ou bien ils se retenaient à l’extrémité des longues poutres, et augmentaient, par leur poids, l’inclinaison de l’hélépole qui se démembrait en craquant dans toutes ses jointures.

Les autres Barbares s’élancèrent pour les secourir. Ils se tassaient en foule compacte. Les Carthaginois descendirent le rempart, et, les assaillant par-derrière, ils les tuèrent tout à leur aise. Mais les chars garnis de faux accoururent. Ils galopaient sur le contour de cette multitude ; elle remonta la muraille ; la nuit survint ; peu à peu les Barbares se retirèrent.

On ne voyait plus, sur la plaine, qu’une sorte de fourmillement tout noir, depuis le golfe bleuâtre jusqu’à la lagune toute blanche ; et le lac, où du sang avait coulé, s’étalait, plus loin, comme une grande mare pourpre.

La terrasse était maintenant si chargée de cadavres qu’on l’aurait crue construite avec des corps humains. Au milieu se dressait l’hélépole couverte d’armures ; et, de temps à autre, des fragments énormes s’en détachaient comme les pierres d’une pyramide qui s’écroule. On distinguait sur les murailles de larges traînées faites par les ruisseaux de plomb. Une tour de bois abattue, çà et là, brûlait ; et les maisons apparaissaient vaguement, comme les gradins d’un amphithéâtre en ruine. De lourdes fumées montaient, en roulant des étincelles qui se perdaient dans le ciel noir.