Page:Flaubert - Salammbô.djvu/363

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


une des crevasses ; comme il avait peur, il fit répandre le bruit de sa mort.

Ils étaient maintenant d’une maigreur hideuse ; leur peau se plaquait de marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jour, trois Ibériens moururent.

Leurs compagnons, effrayés, quittèrent la place. On les dépouilla ; et ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.

Alors des Garamantes se mirent lentement à rôder tout autour. C’étaient des hommes accoutumés à l’existence des solitudes et qui ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un signe, et se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux ils en prirent des lanières ; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient. Les autres regardaient de loin ; on poussa des cris d’horreur ; beaucoup cependant, au fond de l’âme, jalousaient leur courage.

Au milieu de la nuit, quelques-uns de ceux-là se rapprochèrent, et, dissimulant leur désir, ils en demandaient une mince bouchée, seulement pour essayer, disaient-ils. De plus hardis survinrent ; leur le nombre augmenta ; ce fut bientôt une foule. Mais presque tous, en sentant cette chair froide au bord des lèvres, laissaient leur main retomber ; d’autres, au contraire, la dévoraient avec délices.

Afin d’être entraînés par l’exemple, ils s’excitaient mutuellement. Tel qui avait d’abord refusé allait voir les Garamantes et ne revenait plus. Ils faisaient cuire les morceaux sur des charbons à la pointe d’une épée ; on les salait avec de la poussière et l’on se disputait les meilleurs. Quand il ne resta plus rien des trois cadavres, les yeux