Page:Foucher - La Vie du Bouddha, 1949.djvu/126

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

meilleurs de ses disciples. Mais on nous donne clairement à entendre que par delà cette limite les tenants du Véda n’avaient pas encore réussi à imposer aux foules comme aux rois leur exorbitante prétention d’être les truchements indispensables entre la terre et le ciel.

Après ce tour d’horizon les attendus du jugement qu’intérieurement le Bodhisattva avait déjà prononcé cessent d’être un mystère pour nous. En franchissant la Sadânîrâ pour se rendre à Vaïçâlî, il tournait définitivement le dos aux pays des mangeurs de viande et de blé et des buveurs de liqueurs alcooliques, à commencer par le sôma. Sans doute les connaissait-il déjà trop bien pour ce qu’ils étaient : des gens prompts à la violence pour satisfaire leurs appétits de jouissance et de puissance ; jaloux et fiers de la pureté de leur race et se pliant, eux et les autres, à la sévère hiérarchie des castes ; fauteurs du sacrifice sanglant, occasion de ripailles et échange de services entre eux et leurs dieux ; ayant l’âme solidement chevillée au corps, mais fort incertains des conditions de la vie future ; soumis de par leur foi dans le Véda incréé aux prescriptions, aux rites, aux doctrines de leurs prêtres-magiciens ; persuadés de la réalité substantielle de l’Être-en-soi et, par ricochet, de leur moi, qui en est une parcelle ; tenacement attachés à l’optimisme ancestral apporté avec eux des hautes terres, et adeptes-nés d’un panthéisme fondé sur un usage délirant des principes de permanence et d’identité. Le cœur et l’esprit de Siddhârtha inclinaient au contraire vers les populations végétariennes et buveuses d’eau de la grande rizière, amies de l’abstinence, de la miséricorde et de la paix ; très mélangées de races, mais ne se souciant nullement de ce mélange ; quelque peu efféminées par leur céréale sans vitamine[1] et leur climat débilitant ; se récriant d’horreur à la vue du sang de n’importe quelle victime et ne dédiant à leurs génies locaux que d’innocentes offrandes de fleurs et de fruits ; parfaitement incrédules à l’égard de la prétendue autorité divine d’un Véda qui leur était totalement étranger ; en revanche intimement et universellement convaincues de cette « transmigration des âmes » (qui, les vieilles Oupanishads l’attestent[2], n’était encore dans le Nord-Ouest que la croyance ésotérique de quelques théosophes) et en même temps sentant leur personnalité psychique en voie de perpétuelle désintégration tout comme leur moi corporel, d’où le vague de leurs idées sur l’on ne sait quoi qui transmigre ; sans illusion sur la cruauté de la destinée comme sans révolte contre elle ; et, en métaphysique, enclins au pur nihilisme à force d’avoir vu, au cours de générations sans nombre, le monde extérieur s’évanouir comme un mirage dans la pâle incandescence d’un soleil de feu. Il serait difficile de concevoir deux mondes plus différents. Sans parler des profondes divergences de leurs mœurs, us et coutumes, et pour ne retenir que leurs attitudes d’esprit, au monisme, au substantialisme, au robuste optimisme de l’un s’opposent point par point le plura-

  1. Le grain de riz, toujours pilonné avant cuisson, perd sa vitamine en même temps que sa balle.
  2. Bṛhad-âraṇyaka-upaniṣad III 2, 1.