Page:Fournier - Mon encrier (recueil posthume d'études et d'articles choisis dont deux inédits), Tome I, 1922.djvu/110

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LE MÉDECIN MALGRÉ MOI [1]

Le docteur R*** était en ce temps-là médecin de la prison de Québec. Il est mort depuis ; Dieu ait son âme !

À l’époque dont je parle, il n’avait pas moins de soixante-dix ans bien comptés. Il était sourd comme plusieurs pots et, malgré un cornet acoustique plus gros que sa tête, ne comprenait jamais un traître mot de tout ce qu’on lui disait.

Il restait aux détenus, pour communiquer avec lui, la suprême ressource de lui exposer par écrit leurs besoins. Mais encore cela n’était pas toujours facile. Jamais je n’ai tant regretté, quant à moi, de n’avoir pas de style.

À peu près tous les jours, entre dix heures et midi, il faisait son apparition dans les corridors du 17. La première fois que je le vis, son aspect m’étonna. Figurez-vous un petit vieux, perdu dans une ample redingote, et qui s’avançait à pas peureux et hésitants… Son nez épaté, ses yeux bridés, sa figure grimaçante et barbue, lui donnaient tout-à-fait l’air d’une chauve-souris clouée sur un contrevent. Sa bouche toujours

  1. Extrait des Souvenirs de Prison, édités à Montréal en octobre 1910