Page:Fournier - Mon encrier (recueil posthume d'études et d'articles choisis dont deux inédits), Tome I, 1922.djvu/136

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
121
LETTRE OUVERTE À MON AMI X…


leur cause : ce qui surtout importe, c’est de croire sans examen à l’innommable, à la diabolique sauvagerie des troupes allemandes.

À dire vrai, mon cher ami, vous n’êtes pas le seul aujourd’hui de cette idée. Sans parler des preuves que vous en avez pu trouver, plus d’une fois, dans ces colonnes, combien de bons Français comme vous ne rencontré-je pas chaque jour, qui ne raisonnent guère d’aucune sorte !

Cela me peine, mais que voulez-vous que j’y fasse, si je me fais du devoir patriotique une tout autre conception que la vôtre et la leur ?

Vous connaissez cette parole de Léon XIII : « L’Église du Christ n’a pas besoin de mensonges. » Volontiers je dirai de même : « La France n’a pas besoin de mensonges. » Elle n’a pas besoin non plus de notre crédulité sans limite à l’égard de tous les racontars, de notre aveuglement volontaire en face de l’évidence. Pas plus en temps de guerre qu’en temps de paix, elle ne nous interdit d’examiner avec quelque sang-froid et quelque lucidité les faits qui nous sont soumis. Pas plus en temps de guerre qu’en temps de paix, et fût-ce pour noircir l’ennemi, elle ne nous demande de nous boucher les yeux, de nous boucher le cerveau, d’immoler, enfin, sur l’autel de la Patrie, tout esprit critique et toute faculté de raisonnement. C’est un sacrifice qu’elle n’a jamais exigé de ses enfants.