Page:Fournier - Mon encrier (recueil posthume d'études et d'articles choisis dont deux inédits), Tome I, 1922.djvu/30

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IMPRESSIONS DE TRAVERSÉE

La perfide Albion se manifesta d’abord à moi sous forme d’une dame fort mûre, à toilette luxueuse, voyante et compliquée, à figure si extravagante qu’on l’aurait pu croire échappée des pages illustrées de la Presse, à cheveux carotte recouverts d’un voile vert-pâle, et qui, comme le paquebot quittait à peine l’Athènes de l’Amérique septentrionale, me marcha brusquement sur les cors. Je poussai un hurlement de douleur. La dame ne s’excusa point ; mais elle s’éloigna, et je lui dis « merci »…

Même jour.

C’est dans la salle à manger qu’il faut surtout les voir.

Tous alignés pareillement devant les plats, tous formant avec la table le même angle parfait, tous sérieux comme des condamnés à mort, ils passent là une heure et plus, chaque jour, sans esquisser un sourire, sans faire un geste, sans même remuer la tête, immobiles et graves comme la statue de Crémazie au square Saint-Louis.

Leur aspect a je ne sais quoi d’irréel et, si j’ose dire, de troublant. Ne seraient-ce point des ombres, des revenants ? Ne serait-ce point ce soir le dîner, non pas des armures comme dans Théophile Gautier, mais des… habits noirs ! Ne me serais-je pas embarqué dans le Vaisseau-Fantôme ? Mais non : leurs mains vont de