Page:Fournier - Mon encrier (recueil posthume d'études et d'articles choisis dont deux inédits), Tome I, 1922.djvu/38

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IMPRESSIONS DE TRAVERSÉE

pont, et vous m’eussiez vu là, pendant les plus gros temps, parmi les Anglais à moitié morts, opposer aux flots un front introublé… À ce régime, un journaliste est toujours sûr d’engraisser : c’est, hélas ! ce qui m’est arrivé, et vous me prendriez aujourd’hui, Monsieur, pour un pur ministériel.

Il ne vous faudrait cependant pas croire que la vie, à bord des paquebots, est extrêmement attrayante. Elle est au contraire extrêmement monotone, et, sans le journal, je me demande en vérité comment nous aurions pu vivre. Heureusement, le journal était là qui nous apportait, chaque soir, quelque distraction nouvelle, en fournissant à l’imagination de ses lecteurs, par l’indication la plus laconique, une source presque inépuisable de méditation et de rêverie.

Ainsi, l’autre soir, il nous apprenait que les ministres coloniaux réunis à la conférence de Londres avaient, après discussion, décidé la création d’une armée impériale. — Cela, tout d’abord, ne me dit trop rien, tellement c’était prévu. Mais au bout d’un moment : « Mais Brodeur était là ! » pensai-je ; et cette idée de voir Brodeur « discutant » avec les hommes publics et les amiraux anglais les intérêts de l’Empire, puis « décidant », avec eux, la création d’une armée impériale, cette idée me plongea dans les réflexions les plus douces et j’en eus pour deux jours de bonne gaieté.