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À la région du Lac-Labiche se rattache le nom de l’un de ces premiers Oblats, le Savoyard Jean Tissot, né à la Côte d’Arbroz en 1922. Avec un confrère, le P. Augustin Maisonneuve, il perça à travers la forêt un chemin carrossable de plus de 125 milles jusqu’au fort Pitt, pour relier le lac au centre des prairies.

Gourin, près du lac La-Biche, eut pour fondateurs, en 1911, des habitants de Gourin (Morbihan), centre principal d’immigration de la Bretagne. Vinrent les rejoindre des compatriotes de Roudoualec et de Langonnet (Morbihan), de Sainte-Anne de Combout (Côtes-du-Nord), de Bannalec et de Saint-Thurien (Finistère). L’initiateur du mouvement, Yves Ulliac, fermier du baron de Boissieu, fut longtemps maire du Gourin de l’Alberta. Il écrivait six ans après son départ : « Chacun de mes dix enfants possède maintenant plus de terre que le baron. »

Cette petite colonie de la région du lac La-Biche est la seule de fondation française dans le nord de la province. Les autres émigrés venus de France se trouvent mêlés aux Canadiens de même langue qui forment des centres assez homogènes. Des fils de colons français établis au Manitoba et en Saskatchewan se sont aussi dirigés vers cette portion de l’Alberta. Il faut retenir les noms de Saint-Albert, Beaumont, Morinville, Legal, Vimy, Picardville, Lamoureux, Saint-Paul, Lafond, Brosseau, Saint-Édouard, Saint-Vincent, Mallaig, Thérien, Sainte-Lina, Bonnyville, Fort-Kent, La Corey, Cold-Lake, Plamondon. Dans la région de la Rivière-la-Paix, il faut mentionner encore : McLennan, Falher, Grouard, Donnelly, Girouxville, Jean-Côté, Joussard, Nampa, Spirit River, Tangent. Dans tous ces centres on trouve quelques Français ou fils de Français.

En 1924, l’écrivain Louis-Frédéric Rouquette est reçu à l’évêché de Grouard par le P. Falher, un Breton, qui a donné son nom à la paroisse la plus florissante de la région. Le missionnaire lui explique comment les Canadiens français ont réussi à conquérir une place au soleil albertain. Ce fut l’œuvre, comme toujours, des prêtres colonisateurs. À Falher, le premier curé est le Père Jean-Marie Dréau, très populaire dans le district de Grouard. « Un ancien sergent, s’il vous plaît, qui connaît toutes les sonneries de son régiment et qui vous les siffle… Un Breton de chez nous, un dévoué, un humble, sachant se donner sans mesure. Tout à tous… Tous les jours que Dieu fait, il est en chemin ! Il va de ferme en ferme, disant sa messe ici, prêchant là, exhortant les uns, consolant les autres ; été comme hiver, sous le soleil, dans la tempête, il va toujours sifflotant, toujours gai. Il porte la parole qui encourage et soutient, mais aussi des conseils. »


Les premiers journaux français de l’Alberta

Le premier journal français de l’Alberta, Le Courrier de l’Ouest, d’Edmonton, fut fondé en 1906 par le sénateur Philippe Roy, qui devait occuper si longtemps le poste de commissaire, puis de ministre du Canada à Paris. Le rédacteur en était Alex Michelet, fils d’un Mâconais établi sur une terre. Il passa comme traducteur au Bureau international du Travail et plus tard aux Nations Unies. Sa sœur, Magali Michelet, collaboratrice au même journal, est l’auteur de romans et de pièces de théâtre.

L’Union, mise sur pied par un imprimeur belge, recueillit la succession du Courrier. Dans la dernière phase de son existence, elle fut rédigée par un Bourguignon, Georges Bugnet, qui fit la navette chaque semaine entre sa terme et Edmonton. Ce pionnier albertain, qui a mené de front les lettres et l’agriculture, est l’auteur de trois ou quatre romans, d’essais, de pièces de théâtre et d’un recueil de poésies. Il s’est révélé un observateur pénétrant de la nature et de l’Ouest canadien. L’un de ses romans, Nipsya, traduit en anglais, a eu non moins de succès dans cette langue que dans l’original. Son isolement dans le lointain Alberta a seul empêché Georges Bugnet de figurer en bonne place dans le monde des lettres du Canada. Chez les experts en horticulture, son nom demeurera comme le créateur de deux variétés de roses adaptées au climat spécial de la Prairie : « Lac la Nonne » (lieu de sa résidence) et Thérèse Bugnet.

L’hebdomadaire d’expression française de l’Alberta est aujourd’hui La Survivance !


Deux millionnaires authentiques

À Edmonton — chose unique — l’élément « français de France » se distingua surtout dans les affaires. Selon la tradition, la haute cuisine avait pris les devants dès 1883 avec F. Pagerie — le même arrivé dix ans plus tôt à Winnipeg — qui y ouvrait un restaurant. Le sympathique président de la « Canadienne » de Paris, Jean Lionnet, qui visita la capitale albertaine en 1906, y découvrit parmi ses compatriotes deux millionnaires authentiques. Ils sont facilement reconnaissables sous les initiales qui les désignent. Le Parisien Théodore Romanet est « directeur, à 26 ans, de la maison Révillon d’Edmonton… Les grands fourreurs français ont créé dans l’Ouest canadien toute une organisation analogue à celle de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et en concurrence avec elle. Mais Romanet a monté, en outre, un énorme bazar, un Bon Marché d’Edmonton, tenant le gros comme le détail… Il a achevé son éducation commerciale à New-York. Passionnément actif et travailleur, enthousiaste, bluffeur par principe et avec un rien d’ironie, il ne croit qu’aux procédés et qu’aux méthodes des Américains ; il est plus américain même, sans doute, qu’ils ne le sont. Mais par son aptitude à tirer de leurs actes une théorie et à y conformer logiquement les siens, il se révèle Français toujours, c’est-à-dire généralisateur et systématiseur… »

Vingt ans plus tard, Frédéric Rouquette faisait à son tour la connaissance de Romanet. Entre temps, les deux grandes compagnies de fourrures s’étaient fusionnées et la plus ancienne avait absorbé une partie du personnel de l’autre. L’ancien directeur de Révillon frères