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traverser cette crise redoutable. Les premiers colons français sont en grande partie disparus et c’est une existence bien différente que mènent leurs descendants demeurés sur les terres. On ne saurait certes dire qu’ils ont dégénéré. Arrêtons-nous au cas de la famille Cantin, de McCreary, qui s’est attiré l’admiration de tout le Canada.

En 1890 arrivaient au Manitoba François-Marie Daudin, de Pierric (Loire-Atlantique), et sa femme, née Renée-Marie Hosserelle, de Sainte-Anne (Ille-et-Vilaine), avec leurs trois fillettes dont la plus jeune avait tout juste un an. Ils s’installèrent sur un homestead à Somerset, où les enfants grandirent. L’aînée, Julienne-Marie, poussa ses études jusqu’au diplôme d’enseignement primaire. Elle fut la première institutrice de Saint-Lupicin. À McCreary, où elle passa ensuite, il lui arriva une aventure assez fréquente alors — et encore aujourd’hui — chez ses compagnes de l’Ouest elle devint la femme du premier colon de l’endroit, le Canadien français Amédée Cantin. Leur union fut heureuse : ils eurent neuf fils et une fille.

Lors de la seconde Grande Guerre, cinq des garçons s’engagèrent dans l’aviation canadienne ; les quatre autres optèrent pour le régiment de cavalerie Fort Garry, de Winnipeg, et la jeune fille servit comme infirmière. Trois de ces braves tombèrent sur le champ de bataille ; un quatrième, deux fois blessé, fut cite à l’ordre du jour.

Aucune autre famille du Canada n’a fait un aussi lourd sacrifice au pays que cette famille franco-canadienne, dont la mère émigra de la petite commune de Pierric il y a soixante-dix ans. Madame Amédée Cantin est chevalier de la Légion d’honneur.

Ces pionniers français de la région de Sainte-Rose ont fourni au Canada non seulement d’excellents agriculteurs, mais aussi des soldats, des prêtres, religieux et religieuses, des médecins et en particulier un maître en chirurgie du Collège Royal des Chirurgiens qui exerce sa profession à Winnipeg, des éducateurs et de bons élèves. L’un d’eux a obtenu la bourse Rhodes pour poursuivre des études avancées à Oxford et à la Sorbonne.


Un fils de Français à l’Assemblée Législative du Manitoba

En 1953, la circonscription de Sainte-Rose choisissait pour la représenter à l’Assemblée législative de Winnipeg Gildas Molgat, diplômé en commerce de l’Université du Manitoba, fils de Louis Molgat. Étant le plus jeune député ministériel, élu à 26 ans, la tradition voulait qu’il fût choisi pour proposer la motion de réponse au discours du trône. Il nous plaît de citer une partie de son allocution, car ce qu’il dit de Sainte-Rose s’applique à plusieurs régions du Manitoba et des deux autres provinces de la Prairie. On y trouve le reflet de l’état d’esprit actuel chez la nouvelle génération des Français de l’Ouest canadien sur la question des races et des langues.

« Ma famille se trouvait au nombre des immigrants venus de France, en 1890, pour s’établir dans les environs du village de Sainte-Rose. À cause de cette ascendance française, de la diversité raciale de ma circonscription et du caractère bilingue de notre pays, je tiens à dire ici quelques mots en français. Je suis convaincu que la dualité linguistique et culturelle de notre pays n’est pas une source de faiblesse, mais peut être plutôt une source de force, si on la comprend bien. Elle peut aider à la création d’une nation canadienne bien caractérisée et bien distincte de toute autre

« Le comté de Sainte-Rose, que je représente, porte un nom bien français. Ce sont les Français qui, les premiers, s’y sont établis, il y a quelque soixante ans, et pendant longtemps ils ont été l’élément prédominant de la population. Ils forment encore le groupe ethnique le plus nombreux, mais le district a reçu, depuis, des apports variés, et aujourd’hui, il renferme une population très diverse où le groupe de langue française n’a plus une majorité absolue.

« En cette occasion si flatteuse et si mémorable pour moi, j’ai une profonde satisfaction à employer ici pendant une brève période la langue de ces pionniers de la région, ma langue maternelle.

« Je vous prie de ne pas interpréter cet attachement à notre langue originelle comme un manque d’esprit national canadien ; tout au contraire, en faisant effort, en persistant à parler les deux langues officielles de notre magnifique pays, nous marquons notre ferme attachement à ses traditions. Il ne convient pas d’y voir un entêtement orgueilleux, ni l’exercice d’un privilège ; c’est une fidélité à une tradition vénérable et l’usage d’un droit naturel provenant de l’origine même de la Confédération canadienne.

« Ce n’est pas chercher à faire triompher une culture particulière sur une autre ; c’est tendre à une culture plus variée, plus riche, plus complète par l’apport des ressources intellectuelles de deux grands groupes riches de traditions différentes, unis dans le même patriotisme.

« Les populations de langue et de tradition françaises disséminées au Manitoba sont fières de leur province, fières aussi de leurs ancêtres, de leur contribution au développement du pays et, en toute loyauté, elles veulent continuer cette œuvre. »

Ce petit discours français en hommage aux pionniers de France est émouvant. Il ne manque pas de piquant, non plus, si l’on songe que depuis 1890, le français a cessé d’être langue officielle au Parlement de Winnipeg.[1]

  1. Pour ce chapitre et le précédent, j’ai puisé largement dans la brochure de M. l’abbé Anatole Théorêt, Sainte-Rose-du-Lac, Saint-Boniface. 1948. M. Louis Molgat, M. l’abbé Maurice Pierquin, M. Edmond Didion, Mlles Marie Deremiens et Berthe Didion, et M. Joseph Vermander m’ont aussi apporté une précieuse collaboration.