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LE DUC D’ENGHIEN.

Le 18, de grand matin, on fit partir le prisonnier pour Paris, dans une voiture de poste. On courut nuit et jour, sans prendre le moindre repos ; et le 20, à quatre heures et demie du soir, on arriva aux portes de Paris, à la barrière Saint-Martin. Là, se trouva un courrier qui donna ordre de filer le long des murs et gagner Vincennes, où l’on arriva sur les cinq heures.

On raconte que Harel, nommé commandant du château pour avoir dénoncé les conspirateurs Cérachi et Aréna, en vendémiaire an IX, avait dit à sa femme, en voyant tout ce train : « Je ne sais quel est le prisonnier que l’on amène, mais voilà bien du monde pour s’assurer de sa personne ! » La curiosité de cette femme, que quelques-uns disent avoir été fille naturelle de M. le duc de Bourbon, étant excitée par la réflexion de son mari, elle s’avança aussitôt, et, reconnaissant M. le duc d’Enghien, s’écria : « C’est mon frère de lait ! »

Le prince, exténué de fatigue et de besoin, prit à peine un léger repas. Pendant qu’il le prenait, il pria qu’on voulût bien lui préparer un bain de pieds pour le lendemain à son réveil. Le malheureux ignorait que ses moments étaient comptés, et qu’il n’y aurait plus pour lui de lendemain. Il se jeta donc sur un lit, disposé précipitamment dans une pièce à l’entresol, auprès d’une fenêtre dont deux carreaux étaient cassés et que, sur l’observation du prince, on avait masqués avec une serviette, et ne tarda pas à s’endormir profondément.