Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome II, 1835.djvu/323

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LIVRE II.

fossés une grosse bataille ; si sonna en sa trompette : « Trahi ! trahi ! » La ville s’émut, les chevaliers qui étoient en leurs lits entendirent l’effroi et le haro et le convenant de Gantois qui vouloient embler leur ville. Si furent tous émerveillés et saillirent sus, et s’armèrent du plutôt qu’ils purent, et sonnèrent parmi la ville leurs trompettes de reveillement.

Nonobstant toutes ces choses si mettoient et rendoient grand’peine les Gantois de entrer en la ville ; mais ces quatre se tinrent et tenoient vaillamment plus de demi-heure contre tous et y firent de grands apperties d’armes, et leur doit bien être tourné à louange. Adonc vinrent les seigneurs en bonne étoffe et en grand arroi ; le vicomte de Meaux sa bannière devant lui, messire Jean de Jumont son pennon devant lui, messire Rifflart de Flandre et tous les autres ; et trouvèrent le chevalier et l’écuyer, et les picquenaires, comment ils se combattoient et défendoient l’entrée vaillamment. Là crièrent-ils leurs cris à la rescousse. Et quand François Acreman et ces Gantois aperçurent l’affaire, que ils failloient à faire leur entente, si se trahirent tout bellement et recueillirent leurs gens, et se départirent de Ardembourch et s’en rallèrent ens ès Quatre-Métiers. Et furent ceux de la garnison d’Ardembourch plus soigneux de garder leur ville et d’ordonner leurs gens que ils n’eussent été par avant, et honorèrent grandement entre eux les quatre dessus dits, car si ils n’eussent été, Ardembourch étoit perdue, et ils avoient tous les gorges coupées.

Vous avez bien ci-dessus ouï recorder comment le duc d’Anjou qui se disoit roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem fit, le terme de trois ans, guerre en Pouille, en Calabre et à Naples à messire Charles de la Paix ; et comment en cette guerre faisant il mourut[1]. Aussi fit messire Charles de la Paix ; et veulent aucuns dire que il fut murdri au royaume de Honguerie par le conseil de la roine[2]. Car après la mort du roi de Hongrie, pourtant que il avoit été fils de son frère, il vouloit maintenir que le royaume lui devoit retourner ; car de son oncle le roi Louis de Hongrie n’étoient demeurées que filles. Si s’en douta la roine que il ne voulsist deshériter ses filles : si fit occire messire Charles[3] ; de laquelle mort il fut grand nouvelle partout et embellie la guerre de la roine de Naples et de son fils le jeune roi Louis, qui se tenoient en Avignon et faisoient guerre en Provence.

Le roi de Honguerie vivant, les hauts barons et les prélats de Honguerie avoient jeté leur avis que l’aînée de leurs filles madame Marguerite[4], qui étoit belle damoiselle et héritière du grand royaume, on la donneroit à Louis de France, comte de Valois, fils et frère du roi de France, pour la cause de ce que il leur sembloit que il demeureroit entre eux en Honguerie et auroient le roi Louis recouvré. Quand le roi de Honguerie fut mort, on envoya grands messages en France devers le roi et ses oncles, en montrant que la roine de Honguerie pour sa fille aînée vouloit avoir Louis, comte de Valois[5]. Celle requête sembla au roi et à ses oncles, et aux barons de France moult haute et moult noble, excepté une chose, que le comte de Valois éloignoit trop sa nation et le noble royaume de France. Néanmoins, tout considéré, on ne pouvoit voir que ce

  1. Le 21 septembre 1384, suivant le moine anonyme de Saint-Denis, et l’Art de vérifier les dates.
  2. Froissart veut parler ici d’Élisabeth, épouse de Louis de Hongrie, protecteur et père adoptif de Charles de la Paix. Ce roi était mort le 11 septembre 1382, et sa fille aînée, Marie, contre la coutume de Hongrie, avait été couronnée avec le titre de roi.
  3. Les nobles Hongrois fatigués de la domination de deux femmes (Élisabeth, épouse de Louis, et Marie sa fille) et de celle de leurs favoris, firent appeler secrètement Charles de Duras, qui, malgré les sollicitations de Marguerite, sa femme, qu’il laissa régente du royaume de Naples, s’embarqua le 4 septembre 1385, pour Signa en Esclavonie et fut proclamé unanimement roi par la noblesse, dans une diète, à Albe-Royale. Mais au mois de février 1385, ancien style, ou 1386, nouveau style, (l’année 1386 ne commença que le 22 avril, dans le nouveau style), il fut surpris par des assassins appostés par les favoris de la reine, renversé d’un coup de sabre sur la tête, et tous ses partisans massacrés. Il ne mourut cependant pas des suites de ces blessures ; mais enfermé à Visgrade, le poison acheva, le 3 juin 1386, ce que le fer avait commencé. Sismondi, Rép. It. V, 7, p. 244, 245.
  4. Louis, roi de Hongrie, n’eut aucune fille de ce nom. Ses trois filles étaient : Catherine, morte en 1376 ; Marie, femme de Sigismond, marquis de Brandebourg, et Hedwige, mariée à Jagellon, duc de Lithuanie, et depuis roi de Pologne.
  5. Je ne trouve ni dans les grandes Chroniques ni dans tout autre historien aucune indice que cette alliance fût jamais proposée avec Marie, qui devait succéder à son père, et qui avait été fiancée en bas âge avec Sigismond, marquis de Brandebourg, second fils de l’empereur Charles IV. Jean de Thwrocz n’en dit pas un mot dans sa Chronica Hungarorum.