Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome II, 1835.djvu/757

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LIVRE III.

soit sur Alain. » Ils repondirent : « Sire, volontiers ; et vous l’avez bien élu et choisi. » Là fut de tous les compagnons Alain Roux sermenté : et aussi fut Pierre Roux, son frère.

Quand toutes ces choses furent faites et passées, Geoffroy Tête-Noire parla encore et dit : « Or bien, seigneurs, vous avez obéi à mon plaisir. Si vous en sais gré ; et pour ce je veuil que vous partissiez à ce que vous avez aidé à conquérir. Je vous dis que en cette arche que vous véez là, et lors la montra tout à son doigt, a jusques à la somme de trente mille francs. Si en vueil ordonner, donner, et laisser en ma conscience : et vous accomplirez loyalement mon testament. Dites oui. » Et ils répondirent tous : « Sire, oui. »

« Tout premier, dit Geoffroy, je laisse à la chapelle de Saint-George qui siéd au clos de céans, pour les réfections, dix mille et cinq cens francs. En après à ma mie qui loyaument m’a servi, deux mille cinq cens francs ; et puis, à mon clerc cinq cens francs. En après à Alain Roux, votre capitaine, quatre mille francs. Et à Pierre Roux son frère deux mille francs. Et à mes varlets de chambre cinq cens francs. À mes officiers mille et cinq cens francs. Item le plus je laisse et ordonne ainsi que je vous dirai. Vous êtes comme il me semble tous trente compagnons d’un fait et d’une emprise ; et devez être frères, et d’une alliance, sans débat et riotte ni estrif avoir entre vous. Tout ce que je vous ai dit, vous trouverez en l’arche. Si départez entre vous trente le surplus bellement ; et, si vous ne pouvez être d’accord, et que le diable se touaille entre vous, véez là une hache bonne et forte, et bien taillant et rompez l’arche ; puis ne ait, qui avoir ne pourra. »

À ces mots répondirent-ils tous et dirent : « Sire et maître, nous serons bien d’accord. Nous vous avons tant douté et aimé, que nous ne romprons mie l’arche, ni ne briserons jà chose que vous ayez ordonnée et commandée. »

Ainsi que je vous conte, alla et fut du testament Geoffroy Tête-Noire ; et ne vesquit depuis que deux jours ; et fut enseveli en la chapelle de Saint-George de Ventadour. Tout ce fut accompli, et les trente mille francs départis à chacun, ainsi que dit et ordonné l’avoit : et demeurèrent capitaines de Ventadour Alain Roux et Pierre Roux. Et pour ce ne se levèrent pas les bastides qui se tenoient à l’environ : ni les escarmouches ne laissèrent à se faire moult souvent. Toutes fois de la mort Geoffroy Tête-Noire, quand les compagnons d’Auvergne et de Limousin le sçurent, chevaliers et écuyers, ils en furent tous réjouis ; et ne doutèrent pas tant le demeurant ; car il avoit été en son temps trop douté, et grand capitaine, de sagement savoir guerroyer et tenir garnisons.

Or revenons un petit au duc de Guerles, et contons aussi quelle chose il avint en celle saison. J’en vueil un petit parler, pourtant qu’il m’a ensoigné ici dessus à traiter de ses besognes, et qu’il fit le roi de France, ses oncles, son frère, et les nobles de France, venir si avant que jusques à l’entrée de son pays ; et bellement se porta contre eux, car il se partit de celle guerre à petit de son dommage.

CHAPITRE CXXXIII.

Comment le duc de Guerles fut fait prisonnier en allant en Prusse ; et comment, ayant été délivré par les chevaliers de Prusse, néanmoins alla puis après retrouver son maître, pour garder sa foi.


Quand le duc de Guerles vit que toutes gens d’armes s’étoient retraits, et qu’il n’en étoit plus nulles nouvelles, et étoit apaisé à la duchesse de Brabant et à tous ses ennemis, parmi la composition et ordonnance qui faites en étoient, telles qu’il devoit rendre la ville de Grave sur certains points et articles qui ordonnés étoient entre le duc de Bourgogne, la duchesse de Brabant, et lui ; et ce devoit se conclure et déterminer dedans l’an ensuivant ; il regarda que, pour employer son temps, car non plus ne savoit-il rien que faire en son hôtel, il s’en iroit en Prusse. Si ordonna toutes ses besognes, et s’accompagna de chevaliers et écuyers de son pays, et d’ailleurs aussi ; et se mit au chemin, pour faire ce voyage, environ les octaves de la Saint-Martin ; et chevaucha parmi l’Allemagne ; et partout où il venoit et passoit, on lui faisoit bonne chère. Et tant alla, et si avant, qu’il vint en la terre du duc de Stuelpe[1] qui marchist à la terre de Prusse. Ne sais pas quelle incidence il avint, mais on fit un guet sur lui, par les champs, et sur ses gens ; et lui vinrent courir sus gens d’armes dont point ne se doutoit, et le ruèrent jus, et tous les siens[2] ; et perdirent tous leurs che-

  1. Stolpen.
  2. Guillaume, duc de Gueldres, s’étant mis en route sur