Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/104

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lui révéler qu’il parlait non à un ami, mais au collaborateur de Gévrol.

— On vous a donc fait visiter l’hôtel ? demanda-t-il.

— Non, je l’ai visité moi-même. Depuis que je me sais le seul héritier des Rhéteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle famille. J’ai étudié son histoire à la bibliothèque ; c’est une noble histoire. Le soir, la tête en feu, j’allais rôder autour de la demeure de mes pères. Ah ! vous ne pouvez comprendre mes émotions ! C’est là, me disais-je, que je suis né ; là, j’aurais dû être élevé, grandir, là, je devrais régner aujourd’hui ! Je dévorais ces amertumes inouïes dont meurent les bannis.

Je comparais, à ma vie triste et besogneuse, les grandes destinées du bâtard, et il me montait à la tête des bouffées de colère. Il me prenait des envies folles de forcer les portes, de me précipiter dans le grand salon pour en chasser l’intrus, le fils de la fille Gerdy : « Hors d’ici, bâtard ! hors d’ici, je suis le maître ! » La certitude de rentrer dans mes droits dès que je le voudrais me retenait seule. Oui, je la connais, cette habitation de mes ancêtres ! J’aime ses vieilles sculptures, ses grands arbres, les pavés mêmes de la cour foulés par les pas de ma mère ! J’aime tout, jusqu’aux armes étalées au-dessus de la grande porte, fier défi jeté aux idées stupides de notre époque de niveleurs.