Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/136

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


pour éteindre la gaieté et glacer l’expansion. Puis on craint toujours quand on aime.

— Joli ! Alors on cherche une femme exprès pour soi, on se la commande sur mesure ; on l’enferme dans sa cave et on se la fait monter une fois par jour, après le dîner, au dessert, en même temps que le vin de Champagne, histoire de s’égayer.

— J’aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l’avocat.

— C’est cela. Je serais restée seule sans autre distraction que ma cigarette et quelque bouquin bien endormant ! Vous trouvez que c’est une existence, vous, de ne bouger de chez soi ?

— C’est la vie de toutes les femmes honnêtes que je connais, répondit sèchement l’avocat.

— Merci ! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement, moi, je ne suis pas une femme honnête et je puis dire que je suis lasse de vivre plus claquemurée que l’épouse d’un Turc avec votre visage pour unique distraction.

— Vous vivez claquemurée, vous !

— Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante. Voyons, avez-vous jamais amené un de vos amis ici ? Non, monsieur me cache. Quand m’avez-vous offert votre bras pour une promenade ? jamais, la dignité de monsieur serait atteinte si on le voyait en ma compagnie. J’ai une voiture, y êtes-vous monté six fois ? peut-être, mais alors