Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/166

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pait à tout moment, écartait sans voir et oubliait de couper. La vieille dame se plaignait de ces distractions continuelles, mais elle en profitait sans vergogne. Elle regardait l’écart, changeait les cartes qui lui déplaisaient, comptait audacieusement des points fantastiques, et, à la fin, empochait sans pudeur ni remords l’argent ainsi gagné.

La timidité de M. Daburon était extrême. Claire était farouche à l’excès, ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l’hiver, le juge n’adressa pas dix fois la parole directement à la jeune fille. Encore, à chaque fois, avait-il appris par cœur, mécaniquement, la phrase qu’il se proposait de lui dire, sachant bien que sans cette précaution il s’exposait à rester court.

Mais au moins il la voyait, il respirait le même air qu’elle, il entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du cristal, il s’enivrait d’une odeur très-douce qu’elle portait, et qu’il comparait aux plus célestes parfums.

Jamais il n’avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de cette odeur, mais après mille recherches qui le firent passer pour un fou chez trois ou quatre parfumeurs, il l’avait enfin trouvée. Il en avait tout imprégné chez lui, jusqu’aux dossiers qui s’amoncelaient sur son bureau.

À force de regarder les yeux qu’il trouvait sublimes, il avait fini par en connaître toutes les expressions. Il croyait y lire toutes les pensées de celle qu’il