Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/196

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


jours triste comme son costume noir. N’était-il pas honteux de songer à unir tant de virginale candeur à ma détestable science du monde ! Pour elle, l’avenir est encore le pays des riantes chimères, et depuis longtemps l’expérience a flétri toutes mes illusions. Elle est jeune comme l’innocence, et je suis vieux comme le vice.

L’infortuné magistrat se faisait véritablement horreur. Il comprenait Claire et l’excusait. Il s’en voulait de l’excès de douleur qu’il lui avait montré. Il se reprochait d’avoir troublé sa vie. Il ne se pardonnait pas d’avoir parlé de son amour.

Ne devait-il pas prévoir ce qui était arrivé, qu’elle le repousserait, et qu’ainsi il allait se priver de cette félicité céleste de la voir, de l’entendre, de l’adorer silencieusement.

— Il faut, poursuivit-il, qu’une jeune fille puisse rêver à son amant. En lui, elle doit caresser un idéal. Elle se plaît à le parer de toutes les qualités brillantes, à l’imaginer plein de noblesse, de bravoure, d’héroïsme. Qu’advenait-il, si en mon absence elle songeait à moi ? Son imagination me représentait drapé d’une robe funèbre, au fond d’un lugubre cachot, aux prises avec quelque scélérat immonde. N’est-ce pas mon métier de descendre dans tous les cloaques, de remuer la fange de tous les crimes ? Ne suis-je pas condamné à laver dans l’ombre le linge sale de la plus corrompue des sociétés ? Ah ! il est