Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/449

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Il se peut qu’on l’acquitte, et je le désire sans l’espérer, il n’en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la flétrissure, la tache du sang lâchement versé. Résignez-vous donc.

Mademoiselle d’Arlange arrêta le magistrat d’un regard qu’enflammait le plus vif ressentiment.

— C’est-à-dire, s’écria-t-elle, que vous me conseillez de l’abandonner à son malheur. Tout le monde va s’éloigner de lui et votre prudence m’engage à faire comme tout le monde. Les amis agissent ainsi, m’a-t-on dit, quand un de leurs amis est tombé, les femmes non. Regardez autour de vous ; si humilié, si malheureux, si déchu que soit un homme, près de lui vous trouverez la femme qui soutient et console. Quand le dernier des amis s’est enfui courageusement, quand le dernier des parents s’est retiré, la femme reste.

Le juge regrettait de s’être laissé entraîner un peu loin peut-être : l’exaltation de Claire l’effrayait. Il essaya, mais en vain, de l’interrompre.

— Je puis être timide, continuait-elle avec une énergie croissante, je ne suis pas lâche. J’ai choisi Albert entre tous, librement ; quoi qu’il advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai : « Je ne connais pas cet homme. » Il m’aurait donné la moitié de ses prospérités et de sa gloire, je prendrai, qu’il le veuille ou non, la moitié de sa honte et de ses malheurs ! À deux, le fardeau sera moins lourd.