Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/488

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heureux. Que ne m’as-tu laissée toujours où tu m’avais trouvée ! Ne savais-tu donc pas que la vue du bonheur blesse et irrite les hommes ! Sages, nous devions cacher le nôtre comme un crime. Tu croyais m’élever, tu m’as abaissée. Tu étais fier de notre amour, tu l’as affiché. Vainement je te demandais en grâce de rester obscure et inconnue.

« Bientôt toute la ville a su que j’étais ta maîtresse. Il n’était bruit dans ton monde que de tes prodigalités pour moi. Combien je rougissais de ce luxe insolent que tu m’imposais ! Tu étais content parce que ma beauté devenait célèbre ; je pleurais, moi, parce que ma honte le devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes qui font métier d’inspirer aux hommes les plus grandes folies. N’ai-je pas vu mon nom dans un journal ! Tu allais te marier, c’est par ce journal que je l’ai appris. Malheureuse ! je devais te fuir ; je n’ai pas eu ce courage.

« Je me suis lâchement résignée au plus humiliant, au plus coupable des partages. Tu t’es marié, et je suis restée ta maîtresse. Oh ! quel supplice, quelle soirée affreuse ! J’étais seule, chez moi, dans cette chambre toute palpitante de toi, et tu en épousais une autre ! Je me disais : « À cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner à lui. » Je me disais : « Quels serments fait cette bouche qui s’est si souvent appuyée sur mes lèvres ? » Souvent, depuis l’horrible malheur, je demande au bon