Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/556

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ser boire. Il a le vin réjouissant comme un convoi de dernière classe. À la seconde bouteille, il était plus gris qu’un bouchon, si gris qu’il a perdu toutes ses affaires : paletot, parapluie, porte-monnaie, étui à cigares…

Le père Tabaret n’eut pas la force d’en écouter davantage ; il se dressa sur ses pieds avec des gestes de fou furieux.

— Misérable ! s’écria-t-il, infâme ! scélérat… C’est lui, mais je le tiens !

Et il s’enfuit, laissant Juliette si épouvantée qu’elle appela sa bonne.

— Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse boulette, de casser quelque carreau. Pour sûr, j’ai causé un malheur, je le devine, je le sens. Ce vieux drôle n’est pas un ami de Noël, il est venu pour m’entortiller, pour me tirer les vers du nez, et il a réussi. Sans m’en douter j’aurai parlé contre Noël. Qu’ai-je pu dire ? J’ai beau chercher, je ne le vois pas ; mais c’est égal, il faut le prévenir. Je vais lui écrire un mot ; toi, cours chercher un commissionnaire.

Remonté en voiture, le père Tabaret galopait vers la préfecture de police. Noël assassin ! Sa haine était sans bornes comme autrefois sa confiante amitié.

Avait-il été assez cruellement joué, assez indignement pris pour dupe par le plus vil et le plus criminel des hommes ! Il avait soif de vengeance ; il se