Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/64

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— Je dis, répliqua la domestique, qu’il est huit heures et demie passées. Je croyais que vous ne rentreriez pas ce soir. Avez-vous seulement dîné ?

— Non, pas encore.

— Allons ! heureusement que j’ai tenu le dîner au chaud ; vous pouvez vous mettre à table.

Le père Tabaret s’assit, se servit de la soupe ; mais, enfourchant de nouveau son dada, il ne songea plus à manger et resta comme en arrêt devant une idée, sa cuillère en l’air.

— Il devient toqué, pensa Manette ; regardez-moi cet air abruti ! Si ça a du bon sens de mener une vie pareille !

Elle lui frappa sur l’épaule en criant à son oreille comme s’il eût été sourd :

— Vous ne mangez donc pas ? Vous n’avez donc pas faim ?

— Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement à se débarrasser de cette voix qui bourdonnait à son oreille, j’ai appétit, car depuis ce matin j’ai été obligé…

Il s’interrompit, restant béant, l’œil perdu dans le vague.

— Vous étiez obligé ?… répéta Manette.

— Tonnerre ! s’écria-t-il en levant vers le plafond ses poings fermés, sacré tonnerre ! j’y suis !…

Son mouvement fut si brusque et si violent que la