Page:Gaboriau - Les Gens de bureau, Dentu, 1877.djvu/22

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dit Liche-à-l’œil, jeune surnuméraire parisien, qui se galvaude dans tous les caboulots latins.

Bref, le cerveau de M. Le Campion est un véritable bureau à compartiments, divisé en une infinité de casiers administratifs. Dans les lobes de ce cerveau, chaque employé a son dossier, avec pièces à l’appui. Le tout ferme à secret.

Le secret !… mais c’est la condition même de l’existence du chef du personnel. Aussi, fait-il de la discrétion à outrance. On l’a quelquefois entendu parler, jamais répondre. Il fuit les mots précis. Oui et non sont rayés de son vocabulaire. Autant vaudrait interroger la sibylle de Cumes. Ce n’est qu’avec les précautions les plus humiliantes pour son interlocuteur, qu’il ouvrira en sa présence le tiroir où il serre ses plumes et ses crayons ; il tremble sans doute de laisser s’évaporer le mystère de l’alchimie bureaucratique…

Cet homme impénétrable est le grand ressort du ministère, un ressort d’acier. C’est sur sa présentation que se font toutes les nominations et toutes les promotions. Il est le dispensateur de l’avancement, dispensateur avare ; à lui s’adressent tous les vœux, à lui toutes les prières ; il est de la part du peuple employé l’objet d’un culte analogue à celui que le lazzarone napolitain professe pour son grand saint Janvier. Le fanatisme y touche de près à l’insulte, l’adoration à l’outrage. Le