Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/46

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les cristaux, moyens violents usités pour ranimer une orgie languissante.

George lui-même verdissait d’une manière sensible et venait d’entrer dans cette période malsaine de l’ivresse où l’on se met à parler morale et à célébrer les charmes de la vertu. ― Fortunio seul, toujours frais, l’œil limpide, la lèvre rouge, l’air calme et reposé d’une dévote qui va faire ses pâques, l’esprit aussi libre que lorsqu’il était entré, jouait nonchalamment avec son couteau de vermeil et paraissait tout prêt à recommencer.

« Eh bien ! dit Fortunio, l’on ne boit donc plus ? Quelle maigre hospitalité ! J’ai soif comme le sable quand il n’a pas plu de quinze jours. »

On apporta une immense jatte de punch d’arack, tout allumé ; les jolies flammes dansaient à la surface, en agitant joyeusement leurs basquines d’or ; c’était comme un bal de feux follets.

George remplit son verre et celui de Fortunio, sans éteindre la liqueur enflammée, puis il saisit le bol avec son trépied et le jeta sur le plancher, et dit avec un geste d’ineffable mépris : « Il vaut mieux le jeter que de le profaner en le versant à de pareilles brutes. Faisons-les rôtir, puisqu’elles ne veulent pas boire ; nous le pouvons en toute sûreté de conscience, ce sont des oies. »

La liqueur se répandit sur le parquet toute flambante, et les petites langues bleues de la