Page:Gautier - La sœur du soleil.djvu/181

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au bord de ses yeux, mais il ne peut y parvenir. De temps à autre, il pousse un profond soupir.

— Hélas ! hélas ! s’écrie Yodogimi, tu vas partir, m’oublier, mourir peut-être !

— Je puis mourir, dit le général, mais t’oublier, je ne le puis pas.

— Mourir ! Tu n’as donc pas de cœur, que tu oses me parler de ta mort ? Les hommes sont cruels ; ils jurent de vous être dévoués, et puis pour un rien ils vous abandonnent.

— Ce n’est pas ma faute il y a la guerre, il me faut partir à Yamasiro avec mes soldats.

— Et si je t’ordonnais de rester ?

— Je te désobéirais, princesse.

— Tu l’avoues effrontément. Eh bien je te défends de partir !

— Soit, dit le général, je ne sais pas résister à tes volontés ; mais ce soir même je me fendrai le ventre.

— Par ennui de rester près de moi ?

— Non ; parce que je serai déshonoré, et qu’on ne doit pas survivre au déshonneur.

— Ah ! je suis folle, dit la veuve de Taïko-Sama en essuyant ses yeux ; je parle comme une enfant, je te conseille d’être lâche. Va, ne ménage pas ton sang ; si tu meurs, je mourrai aussi. Comme tu es beau en tenue de combat ! ajouta-t-elle en le considérant avec complaisance. C’est donc pour l’ennemi qu’on se pare ainsi ?

— C’est l’usage, dit Harounaga, d’ailleurs les flèches rebondissent sur ces écailles de corne et les coups de sabre ne peuvent les entamer.

— Ne parle pas ainsi, il me semble être au milieu de la bataille, s’écria Yodogimi. Je vois les flèches voler, j’entends le cliquetis du fer. Que vais-je devenir pendant ces longs jours d’inquiétude ?