Page:Gautier - La sœur du soleil.djvu/21

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« Ah dit-elle, c’est la vue de Nagato qui t’arrache de pareils cris. Ne pourrais-tu au moins les retenir et me cacher le spectacle de ton impudeur ?

« Puis elle s’est retournée plusieurs fois vers toi. Le courroux de ses yeux me faisait peur. Je n’oserai pas paraître devant elle demain, et je t’envoie ce message pour te supplier de ne plus renouveler ces étranges apparitions qui ont pour moi des suites si funestes.

« Hélas ! ne sais-tu pas que je t’aime, et faut-il te le dire : je serai ta femme quand tu le voudras… Mais tu te plais à m’adorer comme une déesse de la pagode des Trente-Trois mille Trois cent Trente-Trois[1]. Si tu n’avais risqué ta vie plusieurs fois, seulement pour m’apercevoir, je croirais que tu te joues de moi. Je t’en conjure, ne m’expose plus à de pareilles réprimandes, et n’oublie pas que je suis prête à te reconnaître pour mon seigneur, et que vivre près de toi est mon plus cher désir. »

Nagato sourit et referma lentement le rouleau ; il fixa son regard sur la bande claire que la fenêtre jetait sur le plancher et rêva profondément.

Le jeune Loo était fort désappointé ; il avait essayé de lire derrière son maître, mais le rouleau était écrit en caractères chinois et sa science était prise en défaut ; il savait assez bien le kata-kana et avait même quelques connaissances de l’hira-kana, mais il ignorait, malheureusement, l’écriture chinoise. Pour cacher son dépit, il s’approcha d’une fenêtre et, soulevant un coin du store, il regarda dehors.

— Ah ! dit-il, le prince de Satsouma et le prince d’Aki arrivent en même temps ; les gens de leur suite se regardent de travers. Ah ! Satsouma passe devant.

  1. Pagode située à Kioto et qui contient 33, 333 Dieux.