Page:Gautier - Le Collier des jours.djvu/256

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« Quand nous serons malades, je saurai maintenant pourquoi. » On m’offrit d’échanger ce livre, trop fort pour moi, disait-on, contre un autre, intitulé : La Fée aux Roses, qui me parut beaucoup plus amusant, mais laissa, cependant, bien moins de traces dans ma mémoire.

Marianne, qui parlait si mal le français, était, malgré cela, beaucoup plus cultivée que les Françaises, en général, même celles au-dessus de sa condition. Elle avait une âme romanesque et éprouvait une respectueuse et naïve admiration pour l’art et pour les artistes. Quand c’était à Meyerbeer, à Banville, à Flaubert ou à Baudelaire qu’elle ouvrait la porte, elle avait un sourire extasié et, en les annonçant, sa voix sonnait comme une fanfare joyeuse. En faisant le lit, elle s’attardait à lire le feuilleton de son maître, et on se serait bien gardé de la gronder pour cela. Aussi se laissait-elle aller à sa passion pour la lecture ; tandis qu’elle cousait dans la salle à manger, elle me suppliait, s’il n’y avait personne, de lui lire un peu à haute voix. Mais c’était le dimanche, que nous prolongions, pour lire, la soirée plus qu’il ne fallait. Ce jour-là, mon père et ma mère dînaient toujours chez une belle et joyeuse dame que l’on avait surnommée : La Présidente, et qui savait retenir autour d’elle tous les artistes illustres de l’époque. Nous restions donc seules