Page:Gautier - Le Collier des jours.djvu/47

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force, mon soutien, la réalisatrice de toutes les fantaisies qui ne m’étaient pas nuisibles. Jamais de résistance, une soumission enthousiaste ; les obstacles écartés devant moi, comme si la seule chose importante eût été de me laisser croître en liberté, sans entraves, ni influences. Aussi, étais-je bien vraiment moi, alors, et j’ai toujours gardé l’impression que ma vie la plus personnelle, la plus intense, la plus heureuse aussi, fut à cette époque de ma première enfance, où, dans un milieu étroit et pauvre, une telle richesse d’amour me créait un royaume vaste et splendide.

La catastrophe fut, pour moi, subite et cruelle ; à l’entour tout est effacé, c’est un trait de foudre dans une nuit noire.

Sans doute, après une visite rue de Rougemont, ma nourrice ne me remmena pas.

Mais je ne me souviens d’aucune circonstance, ni de ceux qui m’entouraient. Seul, le désespoir, un désespoir sans égal, a marqué son ineffaçable blessure.

Je fus prise d’un sanglot unique, continu, qui dura je ne sais combien de jours et combien de nuits. Je rejetais tout ce qu’on me mettait, par force, dans la bouche, incapable d’ailleurs d’avaler même une goutte d’eau, tant ma gorge était serrée et convulsée de ce sanglot qui ne cessait jamais. Moi qui détestais