Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/119

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étendus, tâtant des deux mains les murs humides, il jette un cri de désespoir ; mais son cri s’enfuit devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant, lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d’un monstre gigantesque ; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse choir, le cœur brisé, et meurt dans l’ombre intense, pleuré par la sueur froide des murailles.

Sous le palais même s’étendent des cachots affreux. Dans plusieurs tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour le corps d’un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s’appuie aux murs, mille blessures torturent ses membres ; alors lui-même, affolé et furieux, se jette sur la mort. D’autres cachots, à la place du sol, montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plate-forme de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place. Le condamné ne peut ni s’asseoir, ni se coucher, ni même changer de posture. Il est rare qu’après deux jours le malheureux ne se soit pas précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces prisons sont solitaires. L’empereur Kang-Shi est glorieux et clément.

Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants : bien des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir ; bien des aveux ont été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre les murailles de ce lieu morne ;