Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/133

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— Écoute, vénérable Koang-Tchou. J’ai une femme qui a été mère plusieurs fois. Je comprends qu’on chérisse ses enfants, les garçons bien entendu ; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en filles est celui qui n’a que des garçons. Eh bien ! donne-moi quelques liangs, et j’irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas ? Tu as le foie bien dur. Quoi ! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour se dire avec mélancolie : « Notre père pensait à nous le jour où il a été pendu ? » Tu as tort. C’est peut-être que tu n’as pas d’enfants, chef des dix mille. Ah ! ah ! tu respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents ?

Le bourreau descendit vivement et renversa l’échelle, en disant :

— Descends au pays d’en bas, impérial Koang-Tchou !

Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s’il n’oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu, qui s’agitait ; mais il rencontra l’échelle renversée, et, pour ne pas faire un petit détour, mit le pied dessus.

Alors il dut se passer quelque chose d’assez inattendu, car deux heures plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles, aux langues longues, osciller l’un sous l’autre dans la nuit, le premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.