Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/327

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lunes le plus remarquable poème philosophique ou politique. Eh bien ! les dix lunes ne sont pas encore écoulées : j’ai fait un poème qui est incontestablement admirable, et je te prie d’aller chercher ta fille, mon épouse.

— Moi, s’écria le Chef de la Table Impériale, moi je donnerais Tsi-Tsi-Ka à un misérable tel que toi ! J’aimerais mieux l’étrangler de ma propre main.

— Parjure ! dit Ko-Li-Tsin. Mais qu’importe ! C’est en vain que tu refuses de me donner ta fille ; elle est à moi, puisque je l’ai conquise ; moi mort, elle sera veuve.

Et le poète, après avoir salué poliment l’empereur, sortit de la salle au milieu d’un groupe de soldats.

Alors les mandarins, pleins de joie, s’empressèrent autour de Kang-Shi ; mais le Maître, rêveur sur son trône, les éloigna d’un geste.

Il resta seul. Il songea à l’empire si glorieusement conquis par son aïeul Tien-Tsong, si rapidement perdu, si soudainement recouvré. Il pensa à Ta-Kiang, ce laboureur qui avait su conduire une armée triomphante, aux mandarins flatteurs qui avaient causé tant de désastres, et il se dit : « Désormais je serai la tête et le bras. Mais, hélas ! que de sang a coulé, que de sang va couler encore ! Quand il neige sur le champ de bataille on ne voit plus la terre rouge ni les cadavres ; que ne puis-je répandre ma clémence sur mes ennemis, comme le ciel verse la neige ! »

Tandis qu’il rêvait ainsi, solitaire dans la salle