Page:Gautier - Le Vieux de la montagne, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/104

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vraiment, nous sommes on route pour l’exil ? dit Gazileh, sans tourner la tête. Hier encore, j’étais dans mon palais d’été, à Djebêlé, près de la mer ; j’errais, comme à l’ordinaire, dans le jardin ombreux, sans que rien vînt m’avertir du malheur qui planait sur moi ; paisible, j’émiettais des gâteaux de froment aux oiseaux aquatiques, je riais de leur course folle, de leur cou tendu, des ailes brillantes battant l’eau comme des roues de moulin, de leurs cris rauques, de leurs combats… Soudain, le cher prince parut, oh ! si pâle et dévorant ses larmes ! L’une d’elles, je la vois toujours, restait suspendue à sa barbe blanche ; puis elle roula sur sa main !… Ah ! Nahâr ! est-ce vrai qu’aujourd’hui je suis une caplive, un otage ?… que l’on m’entraîne loin de tout ce que j’aimais ?…

— Oh ! toi, si sage et si courageuse, ne m’as-tu pas dit souvent qu’il fallait se ployer devant la destinée, être comme le colimaçon qui prend la forme de sa coquille ? Oui, nous sommes prisonnières ; mais les femmes musulmanes ne le sont-elles pas toujours ? Tu disais aussi : « Contentons-nous d’être comme les fleurs, qui s’épanouissent et embaument à la place où on les a plantées ;