Page:Gautier - Le Vieux de la montagne, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/170

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si ce n’est par surprise, de loin, un instant, quand elle erre, rêveuse et triste, dans ce château où je la laisse libre.

— Tu la fuis ?… Pourquoi cette lâcheté ? Tu es le jouet d’un prestige, seigneur, d’une illusion créée par toi. Chaque jour que tu passes loin de Gazileh, tu la revêts d’une beauté nouvelle. Ta pensée, dardée sur elle, l’enveloppe d’un nimbe de lumière, qui t’éblouit toi-même. Va, ne crains rien. Quelle femme peut égaler ton rêve ? Mais celle-là seule que tu rêves, peut déchirer le voile splendide dont tu la pares, en se montrant telle qu’elle est vraiment. Garde-toi de l’éviter ; rapproche-toi d’elle au contraire, rassasie ton esprit de son babil d’enfant, sonde le vide de son âme, l’inanité de ses pensées, la folie de ses caprices, et lorsqu’il ne lui restera plus à tes yeux que sa beauté fragile, prends-la pour femme, et oublie-la bientôt.

— C’est là le conseil que me donne ta sagesse ? s’écria Raschid dans une agitation joyeuse : la revoir ? Tu le veux !… Dabboûs, ne t’y trompe pas… c’est par lâcheté que je céderai à ton conseil, sans croire nullement qu’il soit judicieux. Mais il est trop tard pour le reprendre ; tu as tranché