Page:Gautier - Le Vieux de la montagne, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/278

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le voile d’or et heurtait le front pâle de l’homme, sans en rafraîchir la brûlure fiévreuse. De grands aigles noirs, que la houle de l’air balançait au-dessus du gouffre, se haussèrent à bruyants coups d’aile, pour regarder celui qui violait l’altière solitude.

Le merveilleux spectacle que ses yeux fixes reflétaient, Raschid ne le voyait pas. Mais elle le hantait, tyranniquement, la scène pendant laquelle lui, l’impassible, avait hurlé de colère ; où lui, le justicier, avait été injuste ! Une immense douleur l’anéantissait. Il sentait en lui un écroulement, des ruines, sa divinité brisée.

— C’était une épreuve, se disait-il, et je n’ai pas pu la subir ; honteusement, j’ai été vaincu par elle. L’amour est venu, l’amour qui rend l’homme pareil à la bête, et, malgré le masque sublime dont il se parait, il a fait, du mage que j’étais, un tigre en fureur. Oui, je comprends maintenant, je vois. C’était la suprême épreuve et elle était digne de mon orgueil. Un miracle : la femme aussi belle d’âme que de corps, pouvant donner l’ivresse divine des sens et de l’esprit. L’incendie de la passion me brûlant tout entier ; mais elle, froide et sans amour, gardant toutes