Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/61

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Amine et Rudolph étaient bien faits pour s’entendre, et le marche fut aussitôt conclu.

Ils s’étaient aimés jadis, — si ce n’est pas profaner un tel mot, — pendant six mois ; mais Rudolph avait compris qu’il ne pouvait être qu’un épisode dans la vie d’une femme comme Amine, et il s’était spirituellement effacé devant les notabilités financières et diplomatiques tour à tour ou simultanément honorées des bonnes grâces de la jeune actrice.

Il avait survécu aux différentes dynasties de Mondors, et ses libres entrées auprès de la divinité du lieu lui étaient toujours conservées, quel qu’en fût le pontife.

Rudolph plaçait l’argent d’Amine, et sur les nouvelles qu’elle surprenait aux agents de change et aux personnages — bien situés pour tout savoir — qui papillonnaient autour d’elle, il faisait des coups de bourse et réalisait des gains dont il avait sa part. Amine ne faisait rien sans ses conseils ; il l’avertissait des déconfitures prochaines qu’il flairait avec un admirable instinct, et la rupture précédait toujours le désastre. Il opérait les raccommodements nécessaires, blâmait les caprices nuisibles ; il était, si l’on peut s’exprimer ainsi, « le directeur de cette conscience. »

Il ne faudrait pas croire, d’après cela, que Rudolph fût un chevalier d’industrie, — pas le moins du monde ; son titre de baron, bien qu’il ne remontât pas aux Croisades, lui appartenait bien réellement. On n’aurait pu citer de lui une escroquerie notoire… Seulement, il vivait sans fortune comme s’il eût été riche, et gagnait son argent à ce qui le fait perdre aux autres. — Le plaisir de tout le monde était son travail à lui. — S’il jouait, il fallait qu’il gagnât, et il gagnait presque toujours ; non qu’il eût recours, pour corriger le sort, à ces filouteries d’escamotage, ignoble ressource des grecs vulgaires ; il n’avait pas triché