Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/94

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détourner l’attention de leurs amants ; elles savent bien que si je les voulais à mes pieds, avant une heure ils y seraient. — Cette place près de moi, où vous paraissez à la torture, et où vous vous tordez comme un Inca sur le gril, vous rend l’objet de l’envie générale. Chaque homme se dit : Heureux Dalberg ! — Chaque femme me cherche une tache, un défaut à travers le grossissement de sa lorgnette, et, ne trouvant rien, se retourne furieuse pour quereller son mari.

Dalberg fit un effort sur lui-même, remit à peu près en place les muscles de sa figure, et prit des apparences plus tendres et plus intimes avec Amine, dans l’espérance de rendre ainsi à Calixte le chagrin qu’elle lui causait.

Pendant l’entr’acte, Calixte promena ses yeux vaguement autour de la salle.

Quand son regard tomba sur Amine, il y eut comme un choc électrique ; mais la courtisane se sentit intérieurement vaincue. Elle fut anéantie par ce regard lumineux, froid, presque distrait, écrasant d’indifférence, et s’affaissa sous lui comme le démon sous le pied de l’archange.

Pourtant Dalberg, penché vers elle, semblait lui tenir quelque tendre propos ; la bouche du jeune homme effleurait presque sa joue.

Rien n’avait tressailli sur la figure de Calixte ; ni pâleur, ni rougeur ; sa prunelle avait tranquillement achevé son tour, et, son inspection terminée, la jeune fille s’était retournée vers Rudolph pour lui demander le programme.

« Elle fait si peu cas de moi, se dit Amine, qu’elle épouserait Dalberg demain, quoiqu’elle l’ait vu avec moi ce soir, en loge grillée, à l’Opéra. Je ne suis pour elle qu’une levrette, un colibri, un poisson rouge, un être de race inférieure et indifférente. »

Rudolph, tout fin qu’il était, ne jugea pas le calme