Page:Gautier - Les jeunes France, romans goguenards.djvu/31

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

— Pourtant, répliqua timidement Théodore, j’ai fait cet hiver la cour à une femme pendant quinze jours, et je ne l’ai pas eue.

— Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le résultat eût peut-être été tout différent. Tu t’es en allé au moment où elle t’allait céder par amour ou par ennui ; car l’ennui est au moins de moitié dans les conquêtes que nous faisons. D’ailleurs, bien que ton gilet soit d’une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta cravache assez fashionablement, tu n’es encore qu’un médiocre don Juan, et tu n’entends rien au fin des choses ; tu n’es guère capable que de faire de la corruption de seconde main ; tu entres assez effrontément dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer toi-même la serrure ; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol que l’on l’ouvre, peu importe ; mais, toi, tu n’es pas en état de trouver la clef véritable, ou d’en forger une fausse. Cette femme, dont tu me parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m’aurait cédé à moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien ; tout est relatif. Je n’ai pas voulu dire qu’une femme était catin pour tout le monde, j’ai seulement voulu dire qu’elle n’était pas vertueuse pour tout le monde, ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à tous les instants, serait une monstruosité : ces monstruosités-là sont rares, fort heureusement.