Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/49

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Toutes les embarcations nous suivirent d’abord à force de rames et de voiles, mais elles furent bientôt distancées ; le roi se tint debout sur l’embarcadère aussi longtemps qu’il put nous apercevoir.

Très ému, je regardais s’éloigner cette ville où j’avais souffert d’abord, puis où j’avais été heureux et glorieux. Mon mahout, adossé contre moi, regardait aussi. À un tournant du fleuve, tout disparut ; alors nos yeux se rencontrèrent ; les siens comme les miens étaient pleins de larmes.

— Roi-Magnanime, dit-il après un instant de silence, attendons pour pleurer ou pour nous réjouir, de savoir ce que nous réserve la destinée.

Bientôt, le fleuve devint si large, qu’on perdit de vue ses rivages ; l’eau se mouvait d’une façon singulière et le navire avec elle, ce qui me causait la plus désagréable des sensations. Peu à peu on entra en mer.

Alors ce fut horrible. La tête me tourna, les jambes me manquèrent, une souffrance atroce me tordit l’estomac ; je fus honteusement malade et crus mille fois mourir. Aussi, il m’est impossible de rien dire de ce voyage qui est le plus affreux souvenir de ma vie.

Jamais, jamais je ne retournerai en mer, à moins que cela ne lui fût utile, à Elle… mais, pour toute autre raison, je massacrerais quiconque voudrait me forcer à mettre le pied sur un bateau.