Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/64

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ques autres. Je gardai l’attitude d’un éléphant endormi et ils ne remarquèrent pas, dans l’obscurité, que je m’étais rapproché.

Il était temps. Il fallait agir : au prochain tour, pensais-je.

Mais mon cœur battait si fort que je fus obligé d’attendre encore. Ma seule peur était de ne pas réussir et j’avais aussi un peu d’angoisse à l’idée de massacrer, par traîtrise, ces deux inconnus. Après tout, les hommes ne m’avaient-ils pas donné l’exemple de la férocité ? et, pour délivrer mon maître, j’aurais sacrifié, sans remords, toute l’armée ennemie.

Le sang-froid me revint subitement, et ce fut avec une lucidité extrême que je ménageai tous mes mouvements.

Le premier soldat fut saisi, étouffé par ma trompe sans qu’il y ait eu d’autre bruit que le craquement de ses os broyés. J’avais déjà rejeté son cadavre, quand l’autre se trouva en face de moi.

Il ne cria pas, tant sa terreur fut grande, mais fit instinctivement un bond en arrière, un bond si peu mesuré qu’il le fit tomber sur le dos. Le malheureux ne se releva pas, mon énorme pied s’abattant sur lui en fit une boue sanglante.

Je respirai longuement ; puis je prêtai l’oreille : dans le lointain, toujours, le cri intermittent des sentinelles, qui veillaient aux limites du camp dont nous occupions le centre ; on allait les relever bientôt, peut-être, ainsi que les geôliers du prince ; il n’y avait pas un instant à perdre.

Pourtant je n’osais approcher mon maître brusquement, de peur de lui arracher un cri de surprise. Dormait-il, le cher prince ? accablé de fatigue, ou pleurait-il silencieusement sur sa liberté et sa vie perdues ? Je ne savais vraiment que faire, et l’épouvante de voir les minutes s’écouler me faisait courir un frisson sur la peau.

Tout à coup, il me vint une idée. J’arrachai d’un côté tous les pieux qui retenaient la tente et, la saisissant par le bas, je relevai toute une moitié, en la rejetant sur l’autre, comme eût pu le faire