Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/65

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un vent de tempête. L’abri était enlevé de cette façon. Le prince m’apparut, assis sur le sol, le coude sur un genou, le front dans sa main.

Il releva la tête brusquement et tout de suite vit ma géante silhouette sur le ciel étoilé.

— Iravata ! murmura-t-il, mon ami, mon compagnon de misère !

Les larmes me venaient ; mais il ne s’agissait pas de cela. Je touchai les chaînes de mon maître, les palpant, jugeant leurs forces. Ce n’était rien pour moi. D’un seul coup elles furent brisées ; celles des pieds, puis enfin la plus lourde qui, reliée à une ceinture de fer, attachait le prince à une potence.

— Que fais-tu ? Comment es-tu libre ? demanda Alemguir, qui, peu à peu, sortait de sa prostration.

Tout à coup il comprit, se dressa debout.

— Mais tu me délivres ! dit-il, tu veux me sauver.

Je fis signe que c’était cela, et qu’il fallait se hâter.

Calme et résolu, il rejetait les tronçons de chaînes. Je lui montrai celle que j’avais au pied et le pieu que je traînais. Il se baissa, défit l’entrave ; puis je l’aidai à se hisser sur mon cou.

Ah ! quel plaisir j’avais à le sentir là ! mais nous étions loin d’être hors de danger.

Il ne parlait plus, concentrant toute son attention à bien diriger notre fuite.

Sortant de l’obscurité de la tente, il voyait mieux au dehors, et, de haut, il regarda autour de lui, écoutant le cri des sentinelles, pour se rendre compte de la disposition du camp, de son étendue, de sa plus proche limite. Il se penchait, dardait son regard, mais, au delà d’une centaine de pas, il était impossible de percer l’obscurité. Des routes étaient formées, entre les tentes alignées sans trop de désordre, mais ces routes devaient être gardées ; et le prince jugea qu’il valait mieux se glisser entre les tentes dans l’enchevêtrement des ombres.