Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/83

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ce qu’il affirmait. On le soupçonnait de s’être échappé d’une prison, et ce qu’on l’accusait d’avoir volé, c’était moi-même.

Alors on voulut me confisquer, me séparer de lui ; mais quand on essaya de mettre la main sur moi, le cri de colère que je poussai fit fuir les agents de police et les badauds amassés, comme une volée de moineaux :

Les constables revinrent les premiers. Ils convinrent qu’il était possible que l’inconnu fût bien le propriétaire de l’éléphant, mais qu’il fallait venir s’expliquer devant le commissaire, qui jugerait.

Je couchai mon maître sur mes défenses comme j’avais fait une fois déjà pour le préserver des balles, et, le portant ainsi, au grand ébahissement de la foule, je suivis les agents.

Le commissaire, malgré l’évidence, nous fit subir plusieurs épreuves, pour s’assurer que le fugitif était bien mon possesseur ; mais il conclut que cela ne l’empêchait pas d’être un personnage dangereux, un espion, un émissaire secret de quelques traîtres et qu’il fallait le garder en prison.

Alemguir ne cessait pas de demander à être conduit devant le gouverneur de Beejapour, avec lequel il s’expliquerait ; mais le gouverneur était à la chasse, et les jours passaient sans amener son retour.

Le prince eût subi tous ces ennuis avec patience, si l’idée que Saphir-du-Ciel, ignorant tout de lui, devait mourir d’inquiétude, n’eût torturé son cœur. La retraite de l’armée avait dû lui apprendre la défaite et la captivité de son époux. Mais depuis, elle ne savait plus rien, elle pouvait le croire mort, ne pas vouloir lui survivre.

Il revint enfin, ce gouverneur, et tout de suite le prince comprit qu’il s’entendrait avec lui.

Sir Percy Murray était un homme maigre et long, à barbe blanche, avec des yeux bleus, gais et vifs, des manières affables et un air de bonté et de franchise.